Voix protestataires en Arménie : la parole du citoyen ordinaire

Mis à jour : 21 juin 2019

Alain Navarra-Navassartian


« Les opprimés ne peuvent demeurer dans l’oppression à jamais. Le moment vient toujours où ils proclament leur besoin de liberté. Il y a chez le noir beaucoup de ressentiments accumulés et de frustrations latentes… Je n’ai pas demandé à mon peuple: « Oublie tes sujets de mécontentement ». J’ai tenté de lui dire, tout au contraire, que son mécontentement était sain, normal et qu’il pouvait être canalisé vers l’expression créatrice d’une action directe non violente. Cette attitude est dénoncée aujourd’hui comme extrémiste ».

Lettre de Martin Luther King. Birmingham, 1963.

Quel sera le choix de gouvernement arménien face à cette crise d’importance qui voit le peuple arménien, fatigué et désabusé descendre par milliers dans les rues de la capitale, Erevan mais aussi dans d’autres villes du pays comme Gyumri ou Vanadzor ?

Peuple fatigué de lutter contre la pauvreté, endémique d’une majorité de la population, contre l’absence de perspectives sociales ou économiques, fatigué par un conflit larvé à ses frontières.

30 à 40.000 personnes dans les rues de Erevan pour reprendre la voix qui leur a été retirée depuis longtemps.

La réponse à ses manifestations sera cruciale : une réponse démocratique serait d’entendre et de permettre les manifestations sans les violences policières habituelles ou à l’opposé qualifier de rébellion ou de dissidence ces mouvements populaires et les réprimer, ce qui serait la caractéristique d’un Etat en situation totalitaire.

Ces manifestations ne sont pas qu’une forme d’action, elles sont aussi un esprit qui porte une idée différente du politique à appliquer en Arménie. La demande d’une démocratie réelle est évidemment accompagnée par une demande de changements tant sur le plan social qu’économique : pauvreté, corruption, système oligarchique, marasme social et émigration massive. 1/10e de la population est passée sous le seuil de la pauvreté et ce sont là les chiffres de 2012.

Après une période d’indifférence, de méfiance ou de désespoir face aux autorités, les manifestations de ce mois d’avril sont un appel aux changements nécessaires, autant sur le principe d’une démocratie réelle que sur le plan économique et social. L’économie fermée que représente le système oligarchique n’est plus tenable. Ce lien étroit entre l’économie et la politique a placé l’Arménie à la 129e position sur 182 des pays les plus corrompus selon le classement de Transparency international.

Ces revendications expriment une colère fondée sur le sentiment d’une dignité et d’une justice bafouée.

Elles portent l’exigence d’un changement social et politique dont l’alternance politique fait partie, d’autant plus que c’est un des principes démocratiques.

Qui connaît l’Arménie, vous le dira, la dignité de son peuple n’a jamais failli, la dignité de mon peuple n’a jamais failli. Il ne s’agit pas en Arménie que d’une pauvreté monétaire mais d’une pauvreté qui prive une majorité de ses habitants de biens sociaux primaires (santé, éducation, ...) Une société juste est une société dans laquelle les institutions répartissent équitablement ces biens primaires dans la population.

En ce sens ces manifestations sont aussi une demande de justice.

Mais plus encore, avoir laissé s’installer cette dégradation sociale a touché le sentiment de « capabilités » d’une partie de la population qui ne voit que le départ du pays pour espérer réaliser une vie décente.

Les fruits de la croissance n’ont jamais été répartis équitablement. Cette croissance arménienne dont on nous a répété les avancées depuis des années s’avère avoir été opérée sur une trajectoire précaire et instable dans la vision d’une politique économique d’ouverture maximale (aux capitaux bancaires étrangers, aux IDE, ...) telle que préconisée par le consensus de Washington (corps de mesures d’inspirations libérales appliquées aux économies en difficulté).

Quand les droits des citoyens et les garanties correspondantes sont abolies, les droits de l’homme et de la personne le sont également.

Ces évènements soulèvent aussi le problème de l’engagement ou pas de la diaspora arménienne dans la gestion de ce conflit, les conditionnalités de son implication et le répertoire d’actions diasporiques qu’elle a à sa disposition pour favoriser le changement.

La diaspora est-elle capable d’être une société civile transnationale ?


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