Violences contre les plus vulnérables: De la nécessité de travailler aussi avec les hommes



Dimanche 15 octobre en fin de matinée, Hyestart interviendra après la projection du film "They" durant le festival du film sur les droits humains de Lugano sur la thématique suivante: "genre, sexualité et nationalisme". Notre intervention porte sur la région du Caucase du Sud, où certaines normes en vigueur concernant non seulement le citoyen, mais l'être humain dans son ensemble stigmatisent certaines pratiques, attributs ou modes de conduite.

Les discours politiques de ces pays relèvent donc en permanence le "particularisme" des revendications féministes ou LGBT, pour lesquelles on chercherait à mettre en place des droits "spécifiques". C'est oublier qu'un faux "universel" ne les inclue pas.

Le travail complexe des diverses associations, dont la nôtre, consiste à soutenir des revendications identitaires en évitant autant que nous le pouvons ce que Wendy Brown appelle les "dévouements blessés", à savoir un ensemble de conditions et de comportements à partir desquels certains groupes minoritaires se montrent plus attachés à l'exclusion qui sous-tend leur identité qu'à une éventuelle émancipation de leur statut actuel. Sortir de la communauté du "stigmate" pour travailler sur l'inversion du stigmate.

S'intéresser aux cas des minorités sexuelles et dans le même temps au combat féministe relève moins de l'intersectionnalité, sorte d'instrument universel dont j'aurais tendance à me méfier, que d'un désir d'analyser les divers modes de subordination et d'exclusion. Une réflexion simultanée sur plusieurs niveaux : violence contre les femmes, normativité hétérosexuelle, discours sur les droits humains comme outil de suprématie, implications psycho-sociales de l'écroulement économique de ces pays...

Pour en revenir au sujet de cette intervention, parler d'un nationalisme de genre renvoie aux travaux de George Mosse qui décrivent comment le nationalisme est lié à un stéréotype viril. Dans ces pays du Caucase du Sud, les mouvements féministes et LGBT sont considérés comme "traitre à leur patrie", un danger pour la nation. Ce travail de mise en lien de la sexualité et du nationalisme a peu été développé si ce n'est par certains auteurs comme Benedict Anderson ou Joane Nagel. Le moins que l'on puisse dire c'est que les Etats caucasiens sont loin d'utiliser le "pinkwashing" pour cacher un nationalisme genré et sexuel évident.

Il est intéressant d'étudier comment les associations LGBT, les collectifs ou certains militants utilisent et s'approprient les ressources discursives et matérielles de l'international tout en mettant en place des stratégies de résistance aux rapports de pouvoirs nationaux, mais aussi internationaux.

Dans le discours courant, les hommes homosexuels partagent les traits prêtés aux femmes : efféminement, fiabilité faible donc sujet à la traîtrise, manque de robustesse... Il y a une connexion symbolique entre les images de genre, de sexe et de sexualité et l'image de la nation.

En Arménie comme en Géorgie, le symbole national ou celui de la ville de Tbilissi est une femme. "Mère Arménie" dans un cas et "Kartlis Deda" dans l'autre, matérialisée par des statues géantes entre vingt et cinquante mètres de hauteur. C'est la fécondité des femmes qui se trouve exaltée dans cette représentation des "mères", mais dans le nouveau discours nationaliste et dans une réalité sociale de grande violence contre les femmes et même de "gendercide" concernant les avortements sélectifs, c'est le danger d'une sexualité féminine non contrôlée qui pourrait jeter le discrédit sur la nation qui est mis en avant.

Dans ce scénario d'une nation-famille, la mère, la femme est bien entendue la gardienne des traditions et "reproduit" la nation. Dans un contexte de conflit comme celui de l'Arménie avec l'Azerbaïdjan, la "féminisation" est un danger et cela n'a fait que renforcer les stéréotypes genrés. Ce conflit qui dans ses différentes phases a entraîné bien des ruptures sociales dans le monde arménien est un champ d'analyse des rapports de genre et de sexe.

Dans ce contexte de ritualisation de la virilité, les hommes sont enjoints de "tuer" tout ce qu'il pourrait y avoir de féminin en eux. Il ne peut y avoir un soi (ethnique) féminisé. Ce conflit ne situe pas seulement l'ennemi de l'autre côté de la frontière, mais l'identifie au sein du groupe propre. Celui qui n'adhère pas sera vite qualifié d'"homosexuel". Il y a donc bien une forte symbolisation du concept de genre et de sexe. On voit se mettre en place à partir de la notion de masculinité et de féminité une distinction entre les Uns et les Autres. Ces autres vécus comme un danger qu'il est licite de violenter comme un devoir national. Les rafles visant des dizaines de membres de communauté LGBT en Azerbaïdjan depuis la fin septembre s'inscrivent incontestablement dans ce contexte.

Le genre et le sexe se trouvent placés au centre de la promotion d'identités nationales et deviennent avec la sexualité un vecteur d'inclusion ou d'exclusion de la citoyenneté.

Il est donc urgent de travailler aussi avec les hommes pour sortir de ces violences contre les femmes ou les minorités sexuelles. Une violence considérée comme légitime, car peu sanctionnée et donc reproductible.

L'écroulement du masculin post-soviétique est ici essentiel et son étude devrait être développé. Pauvreté, migration, chômage, rapport à la sexualité, à la santé... Autant de facteurs qui ne font plus de l'homme post-soviétique ce héros du projet socialiste. Les clichés d'une masculinité viriliste se sont mis en place, telle que la violence ou la force, utilisée pour ne pas être totalement en marge. La violence est une forme acceptable de contrôle et faillir à cette règle entraîne l'exclusion de la communauté masculine. Il ne s'agit bien sûr pas d'avoir une approche culturaliste, mais socio-économique, incluant la classe d'âge, le niveau d'éducation...

D'autres formes de reconnaissance ou d'affirmation doivent être accessibles aux hommes. Repenser les masculinités au travers des modes de socialisation semble être devenu urgent dans ces pays. Car cette violence domestique ou contre les "déviants" au système n'est pas culturaliste ou faisant parti d'un ensemble de traditions. Il est urgent de se confronter aux codes, aux systèmes de loyauté et à cette sociabilité masculine. Le travail fait avec les hommes devrait dans un premier temps leur fait prendre conscience qu'ils font partie de la solution et non uniquement du problème.


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