SORTIR DE LA LOGIQUE DU COMPROMIS



Entre oppressions et violences, la Turquie du président Erdogan continue sa mutation autoritaire et policière du régime. Les arrestations violentes du 1er mai, les raids de police contre des intellectuels comme celui à l'encontre de la maison d'édition belge, fondée par Ragip Zarakolu, confisquant plus de 2000 livres, l'acharnement judiciaire contre des personnalités en exil, comme la sociologue Pinar Selek, les demandes d'expulsion de militants turcs ou kurdes, notamment faîtes à la France, ne peuvent manquer de nous interpeller, d'autant plus que cela se fait sous le regard d'une Europe frileuse qui semble ne pas se souvenir des "valeurs" qu'elle ne cesse de prôner à l'envie en d'autres occasions.

L'ensemble de ces actes n'est en rien conforme à une éthique digne de ce nom. De nouveau, et comme dans le passé, le nationalisme exacerbé, combiné au darwinisme social et à la conformité religieuse, fait prendre à ce gouvernement des options dangereuses. Obsédé qu'il est par la question de la survie de l'Etat et de l'ordre qui lui est consubstantiel, il s'engage de plus en plus sur la voie d'une dictature institutionnalisée.

Il ne s'agit pas seulement du rejet du cosmopolitisme, du multiculturalisme, ou du métissage, mais bien d'un basculement dans le populisme autoritaire et un nationalisme identitaire territorialisé.

Alors comment peut-on expliquer que malgré les arrestations de milliers de personnes, le muselage de la presse, les injonctions, voire les menaces faites aux pays européens (et à la sécurité de leurs citoyens), la classe politique européenne se montre si "conciliante"?

Bien sûr on pourra avancer "la casuistique des décisions", la nécessité du compromis. On pourra même, puisqu'on l'on parle d'éthique, dire qu'il ne s'agit que d'une "pastorale" pour les dévots des droits de l'homme, mais cet engrenage de violence nous intéresse au premier chef puisque le processus d'intégration de la Turquie à l'Europe est de nouveau engagé et bien engagé.

Faut-il ici rappeler que l'histoire de la République turque ne se confond pas avec celle de la démocratie, mais qu'elle rejoint avant tout celle de l'Etat? Et cet Etat n'est toujours pas à l'origine d'un véritable Etat de droit. Le silence ou les remontrances "sottovoce" des instances européennes questionnent sur l'éthique en politique et sur la possibilité de ne plus séparer "une morale de conviction" et une "morale de responsabilité" qui se définirait par le réalisable dans un contexte donné. Plus que l'écart qui sépare politique et éthique, ne faudrait-il pas insister sur l'intersection de l'éthique et de la politique, comme le soulignait Paul Ricoeur?

Prendre la mesure des phénomènes de puissance qui caractérisent les relations internationales ne doit pas signifier pour autant que l'éthique soit hors propos, mais devrait nous amener à repenser la manière dont s'articulent ses exigences avec le réalisme de situations données.

Le diktat d'un pragmatisme aveugle et la logique normative des relations internationales ne peuvent plus considérer la moralisation de ces relations internationales comme une simple utopie.

La question a été clairement posée par Stanley Hoffmann, professeur de sciences politiques : "Etant donné la nature de la politique internationale et les contraintes qui s'exercent sur toute politique étrangère, quelles sont d'une part les limites morales que les acteurs (Etats, organisation internationales, régionales, acteurs transnationaux...) doivent respecter et d'autre part les objectifs moraux qu'ils doivent se fixer?". Pour rappel, cette figure de la science politique et des relations internationales a été l'un des premiers a plaidé pour une éthique des relations internationales.

On serait en droit, en Europe, à ne pas douter de "la ressource morale" des Etats. Accepter sans rechigner les contradictions d'un Etat qui se voudrait, de plus, membre de l'UE et qui pour affirmer son pouvoir s'appuie notamment sur des fractures ethnolinguistique, entre Turcs et Kurdes, confessionnelle, entre Sunnites et Alévis, ou socioculturelles amènerait à se questionner sur l'idée même de ce que l'Europe considère être une démocratie, système politique qu'elle a, rappelons-le, érigé en valeur universelle.

On peut aussi utiliser le terme de "post-démocratie", terme formalisé et popularisé par Colin Crouch, sociologue britannique, qui l'applique à un système politique qui derrière les apparences de la démocratie prive le peuple de son rôle politique, une pseudo démocratie libérale privée de toute substance.

Les renégociations perpétuelles face aux contraintes du réel, si elles ne sont pas tempérées par une éthique du politique, peuvent conduire à n'avoir qu'une représentation purement instrumentale de la démocratie et de ceux qui l'incarnent. Il ne s'agit pas d'avoir une conception naïve de la nature humaine qui défendrait un finalisme des valeurs, mais il faut bien noter que le jeu des intérêts géopolitiques, économiques, énergétiques et autres conduit à une séparation croissante entre ordre du marché et ordre des droits de l'homme.

En cessant de concevoir la politique comme relevant irrémédiablement de l'a-moralité, nous pourrions envisager une instance, en Europe, en mesure de promouvoir des fins et non seulement une technique pour élaborer des règles et des normes.

Des systèmes politiques qui se targuent de relever de la démocratie, mais qui ne cessent de violer ses valeurs, fragilisent en réalité la légitimité des systèmes démocratiques et favorisent la montée des populismes.

Espérons comme Jean Ziegler en "l'insurrection des consciences".


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