Révolution sans armes. Porteuse d’espoirs

Mis à jour : 21 juin 2019

Alain Navarra-Navassartian


21 septembre 2018, Erevan fête l’indépendance du pays, mais aussi les quelques mois de pouvoir de Nikol Pachinian. La révolution de velours donne une atmosphère différente à ce jour de liesse populaire.

Tout d’abord la revendication par la population et les acteurs des mobilisations de mai 2018, du terme de « désobéissance civile ». Nikol Pachinian construit d’ailleurs dans ces discours une légitimité rhétorique et d’actions à leurs pratiques. La conscience mobilisée du peuple arménien à organiser avec rigueur les formes d’action durant les évènements est toujours mise en avant.

L’espoir est grand, c’est ce que soulignent tous mes interlocuteurs. Le mouvement populaire souligne la volonté de ne pas laisser planer l’ambiguïté sur la notion de souveraineté. Il s’agit bien de la considérer comme pouvoir du peuple à « s’instituer » et non plus comme le pouvoir de l’Etat à contraindre le peuple.

La mobilisation désobéissante en Arménie a résonné avec force car elle insiste sur la nécessité de penser une autre forme de légitimité à l’autorité étatique qui ne soit plus fondée sur des principes de violence, d’oligarchie ou de principes abstraits de démocratie.

On retrouve en Arménie, dans les contestations passées et les attentes d’aujourd’hui un registre rationalisé et « idéologisé » à partir de nombreuses ressources intellectuelles présentes dans le pays depuis un certain temps : pensée écologiste, pensée critique, travail avec les ONG défendant les droits humains, etc. Ce qui entraîne une partie de la population à vouloir voir émerger un « individu régulateur » chargé d’investir les pratiques démocratiques d’une nouvelle vigueur. Un nouvel imaginaire politique.

Un "imaginaire instituant" pour reprendre les termes de Castoriadis : l’œuvre d’un collectif humain créateur de significations nouvelles qui vient bouleverser les formes historiques existantes.

Comment ne pas partager l’enthousiasme d’une population qui désire l’autonomie individuelle et collective en remettant en cause le déterminisme fonctionnel du gouvernement précédent ? La gageure étant de réussir à articuler la gestion de l’Etat, la représentation et le maintien de cette forte solidarité sociale.

L’avantage d’une révolution issue de la désobéissance civile est qu’il est difficile de ne pas agir concrètement contre les injustices du régime précédent. Pachinian s’y est attelé en pensant à une nouvelle fiscalité afin de redistribuer les millions des oligarques, utilisant pour cela des sanctions prévues par la loi et non des formes de violence privées. Ce qui rassure et conforte les Arméniens dans leur choix. Il y a d’ailleurs dans les discours de Pachinian une vision rédemptrice de l’action politique, pour l’instant sans dogmatisme.

Il restera à résoudre la socialisation de ce nouvel Etat arménien, sur une scène géopolitique régionale complexe. Souvent les problèmes découlent de l’articulation des tensions, des conflits et de la hiérarchie entre les dimensions téléologique et sociétale d’un jeune Etat « révolutionnaire ». Il reviendra par ailleurs aux Etats européens de soutenir la transition démocratique arménienne de manière intelligente et efficace.

Mais l’optimisme est de mise car la montée de la protestation, comme cela a eut lieu en Arménie, est un signe d’élévation du niveau d’exigence des citoyens face à leurs dirigeants. Il va donc falloir transformer des « gestes critiques » en une théorie critique de la société et, au-delà, en un programme d’actions. En rester à l’idée d’une "société civile" en mouvement comme promesses de changement radicaux serait illusoire, car tout demeurera identique si les modifications souhaitées restent à l’extérieur de toute logique politique. Car si la désobéissance est une vertu civique, cela n’est pas suffisant. Les acteurs du changement et ceux qui le soutiennent en diaspora doivent transformer cette explosion face aux faits intolérables qui l’ont suscitée, en s’adjoignant une analyse des causes et en proposant un horizon pour l’action. Il ne s’agit pas d’escamoter la complexité de la situation arménienne par une exaspération dramatique du mécontentement, mais d’attirer une majorité au-delà du cercle des gens en colère.

Le peuple arménien vient de gagner la possibilité d’une démocratie plus ouverte, des espaces ou mobilisation et influences peuvent jouer plus librement qu’auparavant : réseaux sociaux, mouvement de protestation, possibilité d’intervention, etc. Mais il faut rester vigilant pour que cela se transforme en projets et réformes politiques et configurer un espace public de qualité permettant de débattre de celles-ci et de ne pas tomber dans le travers de croire qu’une bonne politique est seulement une addition de conquêtes sociales si elles ne s’articulent pas dans des programmes cohérents.

La société arménienne est plus complexe qu‘il n’ y paraît et tant mieux. La classe d’âge des 20-30 ans souhaite une société autoréférentielle tout en se référant à l’environnement social dont ils dépendent ("accompanying self-reference"). On sent un désir pour les plus conscients ou les plus engagés de ne pas observer la réalité avec les mêmes catégories et distinctions que le système politique jusque-là en place.

Pour eux le peuple n’est pas une fiction et le récit démocratique n’est pas un mythe qui aurait pour fonction de légitimer le système politique.

« Le capital symbolique » de Pachinian est élevé. Quant à l’évaluation du pouvoir qu‘il détient, il se manifestera pleinement lorsqu’il « s’exercera », c’est à dire après les élections législatives.

Le sociologue N. Luhman disait "apprendre ou ne pas apprendre, telle est la question".

Comment un système politique apprend-t-il ou peut-il apprendre et devenir capable de se corriger lui-même ? La question vaut pour tous et pas seulement pour l’Arménie.

La capacité d’apprentissage des sociétés démocratiques supposent l’existence d’institutions qui produisent du savoir, mais aussi de la réflexion et la capacité à gérer la pluralité des savoirs et des « valeurs ».

« La politique est une tentative de civiliser le futur », c’est pourquoi l’un des enjeux importants du changement en Arménie est d’introduire des processus de réflexion dans une vie politique très longtemps dominée par les considérations immédiates : profit personnel, oubli du bien commun, etc.

Ce mouvement de la révolution de velours est un cri d’espoir qui a illuminé la jeunesse de Erevan ce 21 septembre 2018.

« Chaque génération, sans soute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse, héritière d’une histoire corrompue ou se mêlent, les révolutions déchues, les techniques folles. Les dieux morts et les idéologies exténuées, ou de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, ou l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû en elle même et autour d’elle restaurer à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir ».

Albert Camus. Discours de Suède.1957


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