Procès des agresseurs de Sule Çet: symbole de la régression des droits des femmes en Turquie

Alain Navarra-Navassartian





En mai 2018 une jeune femme est retrouvée au pied d’un immeuble d’Ankara, la thèse du suicide écartée, deux hommes d’affaires sont arrêtés. Suspectés d’avoir violé et défenestré la jeune fille. Ils seront jugés le 15 mai 2019 après l’ajournement de leur précédent procès.


Cette jeune femme devient un nouveau symbole de la lutte contre la violence faite aux femmes en Turquie et de l’iniquité de la justice.


Dans leur défense des suspects les avocats ont commenté la vie privée de la jeune femme. Arguant qu’elle n’était plus vierge et qu’elle aurait consommé de l’alcool. Ce qui prouverait son « désir de faire l’amour ». Allant jusqu’à faire passer un rapport d’autopsie confirmant la présence d’alcool dans le sang de la victime.

La discrimination et l’injustice du procédé ont soulevé un raz de marée médiatique. Un compte twitter a été créé pour défendre la jeune femme, sa cause est soutenue par la plateforme, kadin meclisleri.


Le cas de Sule Çet et celui des 440 victimes de féminicide met en évidence les différents problèmes et dangers auxquels sont confrontées les femmes en Turquie : le poids des mentalités patriarcales, le sexisme et la violence comme instrument de contrôle des femmes.


La violence, vécue par la majorité d’entre elles comme le problème essentiel qu’elle rencontre dans une société qui n’a de cesse de restreindre les droits des femmes et de s’enfermer dans ses contradictions.

Depuis 2012, la Turquie est signataire de la convention d’Istanbul sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes. Pourtant les féminicides n’ont cessé d’augmenter. Quant aux données étatiques, elles ne sont plus rendues publiques depuis 2009.


En 2012 le député AKP Aylan Sefer Üstün, soutenait « qu’un violeur est plus innocent que la victime du viol qui se fait avorter ».


Mais dans le même esprit, les Etats-Unis ont refusé en avril 2019 de laisser passer une résolution de l’ONU contre le viol comme arme de guerre. Décidément le corps des femmes est un enjeu géopolitique et politique.


En 2014 on interdit aux Turques de rire dans la rue au nom de « la décence ». En novembre 2014, le président Erdogan remet en cause l’égalité hommes-femmes, allant jusqu’à affirmer qu’une femme « sans enfants est incomplète ». La liste serait longue. Malgré quelques arrangements parlementaires qui semblent être une ouverture et qui s’avèrent vite fallacieux. Mais le plus surprenant reste les remontrances à peine susurrées des gouvernements occidentaux qui n’envisagent jamais la régression de la condition féminine comme la régression d’un projet de société démocratique. Les avancées des femmes dans un tel projet étant centrales. Le temps est loin ou la Turquie, dans l’espoir d’une adhésion se pliait aux injonctions des Européens. Elle a parfaitement saisie l’enjeu géostratégique qu’elle représente.


Pourtant l’émancipation est un projet mené depuis longtemps par les femmes ottomanes puis turques. Car les acquis obtenus au début du 20e siècle par les femmes ont été passés sous silence pour être attribués ou présentés comme une bienveillance du kémalisme.


Le processus de modernisation a été conduit en imitation des institutions occidentales, d’autant plus que le pays ne bénéficiait pas d’une industrialisation qui aurait soutenu cette idée du progrès. Il apparut comme une occidentalisation de la Turquie.



La deuxième moitié du 19e siècle voit les grandes avancées, soutenues par des hommes et des femmes de l’élite turque qui estiment que le niveau d’une société est étroitement lié à celui occupé par les femmes dans cette société. Un ouvrage essentiel du temps est celui de Fatma Aliye, publié en 1894 à Paris puis en 1911 en Turquie : « les musulmanes contemporaines ».


La littérature turque fera du féminisme un thème central. Cette prise de conscience permettra la naissance des organisations de femmes, y compris dans les minorités de l’empire. Les organisations féminines arméniennes en sont un bon exemple. Ces associations à but philanthropique, permettront aux femmes de s’insérer dans la vie publique et de développer une socialisation politique.

Le féminisme d’état kémaliste a été un outil de contrôle social mais on ne peut lui dénier le fait d’avoir utilisé le féminisme comme un outil de modernisation de l’état et d’occidentalisation du pays. Mais finalement, le statu quo patriarcal a été maintenu, puisque, pour la loi, les femmes restaient essentiellement des mères et des épouses. Même si le régime se réclame d’un hypothétique féminisme turcique antéislamique.


Il ne s’agit pas de faire l’histoire du féminisme turc mais de noter le points importants d’une histoire qui a fait évoluer la société turque aussi bien au début du siècle que dans les années 1980 et qui met d’autant plus en exergue la répression qui sévit aujourd’hui.


1916 - l’association islamique pour le travail féminin traite 14.000 dossiers de demande d’emploi.

1923 - parti populaire des femmes

1924 - loi sur l’unification de l’enseignement.

1926 - le code civil institue la monogamie, les droits égaux face au divorce, le partage de l’autorité parentale.

1934 - droit de vote pour les femmes (dix ans avant la France)

1987 - 3000 femmes manifestent contre les violences domestiques.

1990 et 1991 - fondation de centres d’accueil pour les femmes victimes de violence

1998 - la loi sur la protection de la famille est votée sous la pression des mouvements féministes.

1996 - Zeynep Oral et Margarita Papandreou créent « Women initiative for peace » pour la paix et la collaboration entre la Turquie et la Grèce.


Alors pourquoi ce passé, aussi bien que les tentatives plus récentes, sont-ils aussi vite oubliés ? A quoi est due cette amnésie ? A l’éternel syndrome de Sèvres si bien documenté par Fatmka Müge Gocek, qui décrit le passage progressif d’une peur originelle, ancrée dans la réalité historique, à un système de pensée paranoïde dans la Turquie kémaliste et qui se maintient, en mutant, jusqu’à aujourd’hui.


L’identification et la désignation de l’ennemi sont au cœur de ce mécanisme. Les femmes sont-elles devenues les ennemies de la politique du gouvernement en place ? La fameuse cinquième colonne.


Comment expliquer les dérapages constants, les violations permanentes aux droits des femmes dans un pays dont la législation, si elle était appliquée, serait l’un des plus favorables aux femmes dans la région?


Le cas de Sule Çet et le traitement judiciaire du crime perpétré contre la jeune femme démontrent par ailleurs le poids des mentalités patriarcales et les inégalités qui découlent de la volonté de domination masculine, qui ne se développent pas qu’en Turquie : voir la Pologne, La Hongrie, l’Italie entre autres.

Evidemment les religions sont un appareil idéologique de maintient des rôles traditionnels et sont appelées à la rescousse. En Turquie mais aussi dans certains pays occidentaux, le discours officiel chargé de valeurs religieuses et conservatrices recentrent la femme dans la cellule familiale et fait du corps féminin un enjeu essentiel (obsession de la virginité, réduction du droit à l’avortement, donc appropriation du corps féminin...).


Il y a de moins en moins de possibilités entre espace public et espace privé. L’identité féminine doit s’affirmer dans un espace social que l’état voudrait « dérobé » et qui n’est pas porteur d’avenir pour les femmes.


L’enjeu est important. Indépendamment de la dualité modernité-tradition qui est un aspect fondamental pour la société turque, c’est la notion même de citoyenneté en Turquie qui est en jeu. La femme est une citoyenne mais sans aucune dimension individuelle. Elle doit accepter d’être absorbée dans les grands projets sociaux : kémalisme, socialisme et enfin islam politique.


Prise au piège des devoirs qu’impliquent de tels projets dans une société qui lui enjoint de respecter les rôles assignés par la domination masculine. Je m’empresse de préciser que ce cas de figure se retrouve dans toute la zone géographique où se développent les activités de Hyestart.


La question serait d’interroger la citoyenneté et ses significations pour un ensemble de populations dans la région où la violence patriarcale s’exerce qui permet aux hommes de continuer à ignorer la profonde complicité qu’ils partagent dans le modèle hégémonique de masculinité.


Le genre est bien la façon la plus immédiate de signifier les rapports de pouvoir.

Le féminisme turc a ouvert une voie subversive depuis longtemps, qui a questionné la domination masculine non seulement dans le cadre unidimensionnel du genre mais dans un cadre pluridimensionnel où le genre s’articule avec d’autres formes de dominations. Les féministes mais aussi les manifestantes, les opposantes, les résistantes d’une manière ou d’une autre, continuent d’interroger l’unité « mythique » ou « mystifiée » de la « communauté imaginée » de la Turquie.


Ce qui est inscrit dans le premier procès des agresseurs de Sule Çet, c’est l’attachement à l’inégalité, inégalité dans les rapports de genre mais aussi inégalité dans les rapports sociaux. C’est une mise en forme d’une oppression. Oppression qui touche les femmes mais qui, par contamination, structurent d’autres domaines de la vie sociale.


Attaquer des femmes, les violenter et les tuer parce qu’elles sont des femmes, est validé par des pratiques culturellement acceptées et ne fait que crée un continuum de violence dont la Turquie doit sortir.

Ce qui en jeu, également, c’est la capacité défensive face aux exigences de liberté et d’égalité porté par le féminisme mais aussi par des mouvements sociaux composés de femmes et d’hommes.


Les femmes ont ouvert une brèche dans « le genre comme destin » mais aussi dans le socle du fondement des inégalités en Turquie. Alors nous devrions être plus attentifs, en Occident, à ces femmes et à ces hommes, si nous espérons encore être les défenseurs des valeurs démocratiques.


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