ONG. Entre expertise et militance, la construction d’une opinion publique

Alain Navarra-Navassartian



Instruments indispensables du débat démocratique, les ONG constituent cependant un ensemble hétéroclite, fortement hiérarchisé parfois, proche des cercles politiques officiels ou de grands bailleurs de fonds. Mais se pose-t-il, pour autant, la question du devenir de leur légitimité ?


Etrange question pour un co-fondateur et président d’une jeune ONG. Moins anachronique, si on pense au passage du statut de militant à celui de président d’association. Nous sommes, en permanence, confrontés à différents questionnements : la légitimité de nos buts, la recherche de fonds, la modalité de nos interventions, la communication, etc. D’autre part : association ou ONG ? La terminologie anglo-saxonne n’y voit aucune différence. Mais en français, et notamment dans la littérature scientifique, il en va autrement. La différence entre ONG et association se situe dans l’échelle de leur action et dans le poids qu’elles peuvent avoir dans la balance internationale ; c’est aussi le traitement qu’on leur accorde, ainsi que la publicité, la légitimité ou le professionnalisme dont elles se parent qui sont les points-clés (et pourtant flous) de la frontière qui séparent, en français, les associations des ONG. Mais en fin de compte, toute association est une ONG tant qu’elle répond aux critères définis par l’ONU et par le conseil de l’Europe (rec.14 conseil de l’Europe.P1. section 18-19, 2007).


Ce préambule fait, pourquoi alors s’interroger sur le rôle des ONG (donc de Hyestart également) dans le champ politique des pays dans lesquels elles interviennent ?


C’est le passage et le discours de Erdogan au Forum mondial de Genève sur les migrants qui en est à l’origine. Je dirais que c’est la transcription, la diffusion et l’analyse de ce discours fait par les médias turcs et turcophones qui est le point de départ de cette réflexion.


Il ne s’agit pas, ici, de revenir sur la prétendue politique de la porte ouverte aux réfugiés syriens, ni même sur l’allégation que la Turquie accueille le plus de réfugiés au monde, mais de se pencher sur le traitement du discours de Erdogan. Les médias turcs utilisent un discours que l’on pourrait dire propre aux ONG, mais on les retrouve (à rebours de leur vrai sens) dans les grilles de lecture proposées pour aborder tant la crise des migrants que les problèmes rencontrés par les réfugiés syriens en Turquie. Ils utilisent, d’une façon symétrique, l’analyse de l’exclusion aussi bien en occident que dans le monde moyen-oriental : l’engagement « limité », la remise en question des formes traditionnelles de régulation des Etats-Nations, la crise des échelles de structures créées pour gérer des sociétés nationales (qui sont de nos jours mal adaptées) sont en permanence soulignés. Idem pour la remise en question du rôle universaliste de la pensée occidentale, comparée à une « pensée unique », usant de « substituts » comme les ONG pour imposer des idées et des militances prétendant se substituer aux régulations publiques.


En pleine dénonciation des renvois forcés de réfugiés syriens vers leur pays, le discours de Erdogan et des médias nationaux peut surprendre. Après avoir été bien accueillis au nom de la solidarité islamique, défendue par Erdogan, ils sont devenus aujourd’hui un enjeu politique. Ce qui explique ces différents articles et commentaires après le passage de Erdogan à Genève.


On parle moins souvent des ONG d’inspiration musulmane comme IHH (insani yardim vakfi) ; née en Turquie dans les années 1990, elle est à l’origine de la flottille de Gaza en 2010. Pourtant elles sont une diplomatie humanitaire complémentaire de la politique étrangère de la Turquie, notamment au Moyen-Orient. Erdogan vient à Genève fustiger les occidentaux sidérés et, dans le même temps, devant l’ambassade de Russie, des centaines de manifestants syriens manifestent, soutenus par l’IHH. Et Gülden Sönmez, qui fut l’une de ses responsables, en appelle à l’arrêt des massacres. On aurait souhaité la même solidarité pour les Kurdes.

Mais ces derniers sont venus avec plusieurs associations conspuer Erdogan devant l’ONU, appelant, dans un même élan, à arrêter les massacres dans le nord de la Syrie.


Ainsi dans les deux cas, on voit que des ONG (de dimensions différentes et de possibilités financières inégales) jouent moins sur le local, le national ou le transnational que sur les articulations des espaces où se fabrique une politique étrangère.

Il faut préciser que peu d’ONG sont réellement transnationales, car, en général, leurs membres sont à la fois enracinés dans des réseaux sociaux nationaux et unis en permanence par de liens informels et organisationnels (et des références communes) forts. Les plus importantes d’entre elles sont très hiérarchisées et fortement centralisées. Nous aurons l’occasion d’y revenir.


Autour du discours de Erdogan, les analyses de l’aide internationale et de l’engagement apportés par les ONG occidentales sont intéressantes. A plusieurs reprises, il était souligné que les ONG avaient créé une individualisation importante qui détruisait les anciennes formes de solidarité. Refusant l’idée d’une déterritorialisation sociale, faisant naître le sentiment de détenir des intérêts et des objectifs communs, la plupart des médias fustigeaient les ONG pour avancer sans cesse l’idée d’une société civile calquée sur le modèle occidental. Un journal d’Ankara soulignait que la démocratie ne pouvait se passer d’ancrage national. C’est, souvent, ce qu’oublient les occidentaux, eux qui surestiment l’espace public global et en oublient l’hétérogénéité culturelle internationale. Il ne s’agit pas de juger la pertinence du discours mais d’observer qu’il est constitué comme un effet de miroir. En fin de compte, le danger le plus grand n’est pas la transformation des solidarités traditionnelles mais les nouvelles conditions de solidarité révélées par le travail des ONG. Les exigences personnelles et sociales en termes de significations de sens de l’engagement ainsi que les exigences de justification peuvent alors se multiplier. Les questionnements sur la raison d’un engagement (et pour quelle cause ?) deviennent tout aussi importants en Occident que dans le reste du monde. Est-ce peut-être de cela que les gouvernements autoritaires ont peur ?

Même si l’on peut reprocher à certaines ONG de vouloir représenter la société civile mondiale et vouloir entretenir un rôle actif dans le processus de décision politique tout en neutralisant la « figure politique » des victimes, il s’agit moins de « représenter » la société civile que de rappeler l’existence de groupes et de problèmes qui ne parviennent pas à faire valoir leurs points de vue par l’affrontement des intérêts dominants. Il s’agit moins d’analyser l’essence du politique que de constater et de favoriser les moments où les sociétés produisent du politique. C’est donc plus un processus qu’un concept donné.


En tant que président d’une ONG, je sors du simple militantisme qui m’a animé et m’anime encore, pour devenir le porteur d’une voix (par exemple dans des colloques et des rencontres avec d’autres associations) sur des enjeux de droits humains et démocratiques qui supposent l’existence partagée de la politique. C’est un processus qui n’a rien d’immanent. Il suffit de constater les diverses réactions des grandes ONG sur les évènements qui se déroulent dans les pays ou intervient aussi Hyestart (Arménie, Turquie, Iran, Caucase du sud) pour s’en rendre compte. Même si la constitution de réseaux thématiques transnationaux date des années 1990, le traitement de certaines informations, de certaines notions ou de certains faits montre bien la difficulté de cette « voix unique ». Même si certaines notions (démocratie, liberté d’expression) apparaissent comme des signes de reconnaissance mutuelle.


La critique du déficit démocratique est une action nécessaire des ONG, tout en évitant l’écueil d’une « gouvernance globale » structurée dans un esprit corporatiste. La mise en place de « normes » par certaines ONG plus habituées aux réseaux de pouvoirs et qui en connaissent les codes, souligne aussi l’importance de la professionnalisation des ONG. La technicité des discussions a nettement progressé depuis une vingtaine d’année. Juristes, économistes, avocats ou autres experts sont devenus des éléments essentiels des ONG. Mais leur posture contestataire canalise donc des mécontentements qui ne trouvent pas d’autres espaces politiques pour s’exprimer. C’est bien là un des dangers souvent mis en avant : l’institutionnalisation des mouvements sociaux qui entraînerait des facteurs de dépolitisation des discours mais aussi des pratiques, afin de garder ou de trouver des financements. On choisira une voie consensuelle et « réformatrice » plutôt qu’une réelle stratégie contestataire. On aura tendance, entre autres, à mettre de côté des aspects très critiques à l’encontre de certains gouvernements.


Aujourd’hui, avec la multiplication des états autoritaires se jouant des discours universalistes sur les droits humains, l’impact de l’action des ONG sur la nature des débats est plus difficile à évaluer. Mais leur rôle dans la publicisation et la mise sur agenda de certains enjeux est réel. Toutefois, dans les processus de décision, les facteurs contingents dominent et les processus intergouvernementaux sont prédominants. Les ONG ne sont pas les seules à utiliser les avantages de la transnationalité : les états le font aussi. On pourrait dire qu’historiquement ils ont été les premiers à l’envisager. Les régimes autoritaires passent parfois, comme pour Erdogan ou Poutine, par la sphère associative nationale pour instrumentaliser tel ou tel fait ou telle autre décision. Dans les ONG, le danger d’une professionnalisation ou d’une gestion managériale avancée a évidemment soulevé le problème de la symbiose qui pouvait exister entre les réseaux élitistes (y compris au sein des ONG nationales ou internationales) et les gouvernements. En effet, ces réseaux peuvent viser la reproduction d’un système, imposer les normes de la contestation tout autant, d’ailleurs, que celles de la domination d’ailleurs (Dezalay/Garth, 2000). Un impérialisme de la vertu, pour reprendre le titre de ces chercheurs.


Au moment de la répression en Iran (décembre 2019), un journal télévisé européen fait appel à la directrice d’une grande ONG pour s’exprimer sur les faits qui se déroulaient dans le pays, et cela en tant qu’experte. Il ne s’agit pas de discuter sur le convenu des propos (qui auraient pu être adaptés à un ensemble de pays), mais sur la « légitimité » avancée pour porter une expertise. La « conscience mondiale » est le leitmotiv. Mais la légitimité par la proximité était-elle justifiée ? De quelle proximité parle-t-on ? Celle qui compte une base et un terrain ? L’ensemble de l’intervention a démontré que proximité se substitue souvent à représentativité ainsi que la revendication tautologique d’une légitimité conférée par l’envergure internationale et la transnationalisation qui entraînerait une « hauteur de vue ». Il s’agit plus alors d’un discours tenu par un lanceur d’alerte sur la contestation iranienne que par un vrai expert des mouvements sociaux en Iran.


Les ONG, malgré elles ou pas, deviennent des sujets politiques. Dans cette intervention, (courte, précisons-le), le discours était à la fois un discours nommé (l’Iran) et un point de vue qui pouvait s’appliquer à bien d’autres pays. Ainsi, c’est la diversité et le dynamisme des mouvements sociaux iraniens qui est oblitéré. C’est le confinement des catégories sociales naturalisées dans l’espace du privé, et la fixation des catégories identitaires dans un système consensuel. Avec la meilleure volonté du monde, on cautionne un ordre qui s’approprie le monopole de la définition et de l’imposition des droits humains. Ce qui est certain, c’est que la population iranienne, impliquée dans les mouvements de contestation, ne cherche pas à être envisagée comme une victime dépouillée de toute identité politique.

Manifestation à Isfahan. Nov. 2019.


Les états dominant le système international, ils influent sur les relations transnationales mais ils peuvent également contrôler des acteurs non-étatiques. La région où Hyestart évolue est l’exemple parfait pour constater les rapports entre mouvements sociaux nationaux et transnationaux, entre OI, ONG, réseaux militants et l’Etat. Les ONG influent difficilement sur le système international en ne pesant que sur la politique des états les plus forts, car on constate depuis des années qu’il y a une augmentation considérable, en nombre et en importance, des interactions citoyennes et un nombre plus élevé et plus diversifié d’individus et de groupes s’engageant dans les mouvements de contestation.


Il n’en reste pas moins que l’écueil, évité, d’un universalisme fortement normatif. Les normes mises en place par des organisations internationales, relayées par les ONG ont pu contribuer à la construction de nouvelles identités politiques dans un grand nombre de pays. Fournissant ainsi une base fondée sur la défense de principes des droits humains. On ne peut, ici, faire l’analyse de la population, touchée par ce processus. Il semble que ce soit plus une création d’identité élitaire (population éduquée, informée, appartenant aux catégories sociales élevées, etc.). Qu’en est-il des « identité imbriquées » des citoyens ordinaires ? Le seul constat que l’on puisse faire au travers des activités de Hyestart, c’est qu’il manque un modèle plus précis ou concret de diffusion et de transformation des normes. Remarque qui nous est faite régulièrement.


Ce qui importe c’est que toute action collective transnationale rende les acteurs locaux plus forts, au sens où ils ont acquis les moyens de constituer une opposition plus forte au pouvoir établi et qu’ils ne se retrouvent pas seuls devant un pouvoir vengeur. Mettre en relation des acteurs locaux qui, sans cela, seraient isolés crée, au moins temporairement, une identité politique qui permet une activité publique légitime pour des acteurs nouveaux et avec un type particulier d’activité.


Il faut pour cela que les outils soient adaptés aux actions régionales. La militance pour les droits LGBT n’est pas chose facile dans le Caucase du sud, et les individus que nous approchons dans le cadre de nos activités voyaient d’un très mauvais œil cette « ingérence » dans leurs vies. Reprochant aux ONG l’inadéquation des outils informatifs ou d’actions avec l’environnement socio-culturel et politique du pays, le fait religieux, la culture traditionnelle, le nationalisme genré, etc. Créer des réseaux qui ne soient pas seulement élitaires est d’ailleurs l’un des objectifs de notre ONG.


Professionnalisation des ONG


Perçu de « l’intérieur », le monde des ONG n’est pas, ou plus, un monde homogène socialement, constitué d’anciens militants. On est très vite confronté à une démarche managériale (recherche de fonds, image médiatique, amélioration de la communication). Certaines ONG sont, d’ailleurs, très institutionnalisées et hiérarchisées, sur le modèle de l’entreprise privée (importance de pôles de communication et de fundraising, profils des dirigeants, etc.), la professionnalisation pouvant s’expliquer par la nécessité d’aboutir à une reconnaissance collective de leur utilité sociale. Si, par mon cursus universitaire, je suis habitué aux discours des sciences humaines sur le rôle des ONG, dans la pratique, et sur le terrain, on est très vite mis en face d’un fonctionnement qui questionne les visées de transformation sociale au regard du sens des pratiques associatives. Le terme de professionnalisation est ambigu, il fait cohabiter le discours des opérateurs, des bailleurs de fonds et celui des différentes approches sociologiques. Les visions du monde et du changement social qui se rattachent à ces différents univers n’ont pas forcément le même sens.


Qui définit cette professionnalisation ? Et à quoi ce processus fait-il référence ?

On sait que, depuis la fin des années 1980, le terme accompagne la restructuration des ONG. Mais est-ce bien un processus extérieur d’adaptation qui favorise ce mouvement, voulu par les bailleurs de fonds, les autres instances internationales ou les états ?


Là encore, la diversité des ONG apparaît clairement : soit elles encadrent et soutiennent la gestion et la réforme de l’existant, soit elles sont dans la mouvance critique pour promouvoir un autre ordre. Là aussi, on pourrait parler d’un choix politique des dirigeants d’ONG. C’est une réalité dont on doit tenir compte pour une jeune ONG. La logique administrative et gestionnaire, qui parle d’efficacité, de rentabilité ou de compétences, est plus difficile à suivre pour moi qui suis issu d’un monde militant (droit humains, droits des femmes, droits LGBT) où les termes de solidarité, militance et engagement étaient au cœur des débats.


Mais certains aspects de cette professionnalisation des ONG sont positifs. Cela nous oblige à nous positionner clairement, à personnaliser les missions, à éviter la normalisation des diagnostics et à connaître le mieux possible les sociétés locales (dans notre cas Turquie, Iran, Caucase du sud).


Il faut donc sans cesse trouver un équilibre entre un pur altruisme, centré sur la militance, et l’acceptation du fonctionnement néo-libéral des ONG internationales. La professionnalisation est donc une stratégie et, par là même, elle induit certains aspects négatifs : la difficulté de coopération entre entités d’importance différentes en est une parmi d’autres.


L’espace des ONG n’est pas un espace aussi autonome qu’il y parait, libéré des rapports sociaux. Tout d’abord parce qu’une ONG n’est pas UN acteur, mais un espace investi par des individus appartenant à des segments sociaux différents. Derrière ce terme de « professionnalisation », se dissimule un champ du pouvoir et pas seulement technique.


La jeunesse de notre ONG nous a évité l’écueil d’élaborer trop excessivement un argumentaire de légitimation ; et le processus de sélection et d’exclusion de certaines activités envisagées, au moment de la création de notre ONG, s’est fait naturellement grâce à l’attention portée sur les questionnements et remises en question de certaines ONG. Il s’agissait moins d’opter pour une spécialisation forte qu’être en accord total avec nos engagements, nos aspirations et l’attente des populations dans les domaines concernés par nos actions. Les populations ne sont pas prises, à jamais, dans une conscience théorique, héritée du passé et intégrée de façon non critique. La boîte à outils d’actions à accomplir s’en trouve modifiée, tout comme notre approche. Il s’avère que les populations les moins touchées par un discours universaliste sont moins contraintes au niveau des idées et de l’idéologie qu’elles le sont au niveau de l’action et de la lutte politique. Il est évidemment nécessaire d’adapter tout discours et toute action, passer du discours global aux pratiques locales.


L’exemple de la défense des droits LGBT, dans la zone ou intervient Hyestart, est caractéristique. La nécessité d’être en contact avec la population est évidente. Elle permet de comprendre ce qui, dans les réactions négatives ou positives, relève du rôle à jouer dans des situations instituées, ou ce qui procède de la stratégie ou encore ce qui est une attitude transparente (notre travail est facilité du fait que nous parlons les langues des pays où nous intervenons). La nécessité des acteurs locaux d’apparaître aux yeux du public tels qu’ils doivent être dans l’ordre des choses qui légitiment une hiérarchie sociale de type patriarcale est claire, y compris dans un environnement géopolitique qui favorise le nationalisme genré.


Mais on apprend vite qu’il n’y a pas de naturalisation des positions sociales, et ce qui rend le travail passionnant, c’est d’aller outre les rôles performatifs des uns et des autres, tout en gardant à l’esprit que le statut « d’étranger » parlant la langue et connaissant les codes sociaux facilite la tâche.


On peut le constater en Arménie, par exemple, puisque la révolution de velours a démontré que l’incorporation de l’idéologie des dominants par les groupes subalternes n’est pas si évidente que cela, la conflictualité étant très présente dans les sociétés hiérarchisées. On pourrait dire que notre premier travail sur place est de dénaturaliser toute forme de domination en usant des moyens définis par le comité de notre association : culturels, progression de la démocratie, droits humains, etc.


Si on ne réussit pas immédiatement à percevoir une planification de changement de société ou de certains aspects de la société, on constate, en revanche, la possibilité d’envisager un renversement des hiérarchies et une remise en question de l’ordre social. C’est ce qui doit éviter de penser en termes de populations aliénées afin de dépasser les formes instituées du politique et d’explorer les pratiques informelles de l’infra-politique (James. C. Scott, 2009) ; c’est en ce sens qu’il faut appréhender l’aide de Hyestart à la production littéraire contemporaine arménienne. L’outil culturel étant alors utilisé pour mettre en lumière des auteurs qui questionnent les représentations idéologiques ou sociales de leur pays. Il est important de rendre à la subjectivité son contenu social.


Partout où la domination s’exerce, différents scénarios sont élaborés par les populations et c’est, peut-être, notre rôle de les amener au grand jour car ils déploient une force sociale insoupçonnée.


Société civile : théorie simplificatrice ?


Autre sujet de réflexion pour une jeune ONG, créée dans un contexte généralisé de redéfinition de l’état : la société civile, dont les ONG sont issues mais avec laquelle elles sont censées intervenir sur le terrain. La société civile, théorie qui peut apparaître simplificatrice, en tout cas valable dans tout contexte et qui crée un «sentiment de familiarité facile» (Boucheron, 2000) avec des situations à comprendre ou à découvrir, devient vite un leurre. D’abord, parce qu’elle réduit les spécificités locales et l’historicité des contestations et des modes de mobilisation.


On est vite confronté à l’ambigüité fonctionnelle du terme et aux diverses qualités attribuées à la société civile : contre-pouvoir, renforcement de la démocratie en passant par la capacité d’innovation sociale. Très vite, on constate que ce dont on parle en Occident n’est pas une réalité ailleurs, au mieux c’est un projet en formation : « L’organisation d’un espace d’interpellation démocratique ne suffit pas à remplacer l’ouverture d’un espace public politique » ( Michèle Leclerc-Olive, 2013).


Cette notion a été introduite grâce à des programmes et des textes contractuels qui sont fait pour une adhésion à un modèle particulier de démocratie et qui ne peut servir de grille de lecture ou d’analyse dans un grand nombre de pays. La société civile ne va pas de soi. Même si cela reste un terme inhérent à la boîte lexicale de toute ONG avec son pendant : la bonne gouvernance. Le renforcement des acteurs de la société civile est devenu le garant des programmes pour la démocratie, au travers d’une interaction de l’état et de la société civile (idée soutenue par certains chercheurs) comme entités différenciées, institutionnalisées et complémentaires (Otayek, 2009).


Mais la société civile apparaît plus comme un concept programmatique et a-historique qui est censé donner une morphologie commune à toutes les sociétés, mais avec une éviction des concepts dynamiques (action, conflits, etc.) pour pouvoir penser les transformations socio-politiques.


On pourra rétorquer que tout n’est pas politique, évidemment, mais un grand ensemble de nos rapports à la famille, à la culture, au social, à la loi, et même à l’intime est en rapport avec le politique. « L’acceptabilité » semble parfois remplacé par la visibilité des actions dans une « vision Tocquevillienne » qui lie dynamique du secteur associatif à l’apprentissage de la démocratie. Une promotion de la conception fonctionnaliste de la démocratie est donc un rétrécissement du champ de la citoyenneté. Pourtant, les appels aux dons, les signatures ou l’information, se font dans les ONG sous l’angle de la citoyenneté. On signe, on donne, en tant que citoyens ayant des droits et qui manifestent pour ceux qui ne peuvent contester : «on ne se réclame pas du champ politique tout en jouant un rôle engagé dans le dit champ» (Sylvie Ollitriaut, 2015).


Mais soulignons aussi que la prise de parole des ONG, au nom d’intérêts déterritorialisés, a permis d’éveiller les consciences et de rappeler que l’opinion publique existe. D’autre part, certaines ONG (notamment celles travaillant pour les droits des femmes en Arménie) ont développé des projets vécus comme des moyens d’être en société. Ces ONG, leurs salariés et les femmes et jeunes femmes participant aux différentes manifestations et activités ont su générer un cadre de représentations et un répertoire d’actions localisées qui ont suscité des formes de résistance qui se sont, d’ailleurs, exprimées durant la révolution de velours.

La création d’une ONG, la sortie du simple militantisme, la confrontation permanente entre demande et agenda international, entre logique militante et réalité de ce qui est dans les pays où nous intervenons mais aussi le but, le fondement et l’éthique de nos actions, autant de questionnements et de réflexions que nous affrontons. Nous avons, superficiellement, envisagé le champ du politique dans les ONG et leur professionnalisation, induite dans leur inscription dans le paradigme du développement. Mais cela a réduit le sens du politique au seul champ d’activités de conscientisation pour la démocratie, du plaidoyer et du capacity building. La démocratie n’est pas « un paquet cadeau » occidental offert par les ONG, cela ne peut se développer que sur une base sociale politisée.

Tout en espérant, pour Hyestart, que nous parvenions, dans nos interventions, à ne pas contribuer à normaliser certains aspects négatifs de l’ordre établi au nom d’une perception universaliste, et uniquement rationnelle, de la réalité des pays où nous menons, ou bien participons, à différentes actions.


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