Les masculinités dans le Caucase du Sud : De la nécessité de travailler "avec" et "sur" les hommes

Mis à jour : 21 juin 2019

Alain Navarra-Navassartian


Les liens qui existent entre les identités masculines hégémoniques et la dimension corporelle, notamment dans le cadre de la santé, sont essentiels. L’identité de genre de type « masculinité hégémonique » s’exprime à travers divers facteurs : pratiques sexuelles à risques, multiplication des rapports sexuels, gestion des rapports sexuels dominée par les hommes, manque de recours aux soins. Cela oblige les intervenants dans le domaine de la santé, de la défense des droits universels ou du domaine social à envisager de façon plus précise un travail « avec » et « sur » les hommes. Le corps est à la fois un objet, mais aussi un agent des pratiques sociales. S’engager dans des comportements à risque est un moyen d’établir sa masculinité au sein d’un groupe de pairs et permet d’établir des relations de distance et de domination sur le corps des femmes, mais aussi des autres hommes (gays ou masculinités subordonnées). Toutes stratégies pour promouvoir un rapport de genre différent est vécu comme « dégenrant » et renvoie à une subversion de l’ordre genré.

Travailler avec des hommes pour rejoindre d’autres hommes semble de plus en plus évident. Il s’agit d’élaborer des outils permettant un travail de développement de l’aptitude à s’auto-définir en tant qu’homme, non pas au nom d’une tradition ou d’un héritage socio-culturel, mais au nom de l’autonomie et du droit de chacun et chacune de décider de ce qui va « influencer sa vie ».

Être un homme a une dimension active, puisque « cet » homme n’est pas dépossédé d’une relative auto-détermination quant aux façons de penser , d’agir et de se représenter le monde et lui dans ce monde. Les masculinités et les rapports de genre sont fondamentalement processuels et dynamiques. Une masculinité est hégémonique dans une structure donnée de rapports de genre et donc toujours sujette à contestation. Sortir des rapports sociaux de genre figés ne peut se faire dans cette région du Caucase du Sud et ailleurs qu‘en travaillant avec les hommes et sur les hommes. Les rapports de genre doivent être perçus comme s'ils pouvaient être repoussés, construits et transformés. Il ne s’agit pas d’attendre ou de provoquer une « crise « de la masculinité, mais de questionner, ensemble, hommes et femmes, les contextes historiques, sociaux, culturels, économiques ou de santé qui imposent des normes, des valeurs, des comportements et des attentes sociales qui servent de repères aux hommes.

La géographie des masculinités est aussi primordiale, la pluralité des masculinités observée localement (Arménie et Géorgie) notamment dans les capitales est compatible avec la singularité du modèle de masculinité hégémonique au niveau régional. Un certain « air de famille » rapproche la vision de la masculinité dans les deux pays. Mais l’émigration massive, la présence de diaspora importante et leurs liens avec le pays d’origine influencent les ordres de genre au niveau régional et local. Ainsi l’analyse des masculinités se fait sur trois niveaux : local, régional et transnational.

La complexité interne des masculinités est souvent perçue dans la région comme un concept importé par les occidentaux. Il est donc essentiel de faire comprendre que ce n’est pas un concept, mais un fait social. « Je fais cela parce que je suis un homme » signifie que l’on reconnaît implicitement le genre comme un fait social et non pas comme un concept. Il s’agit de configurations de pratiques qui se construisent et se développent et qui peuvent changer au cours du temps. Cela peut être souligné en mettant en avant les bénéfices que peuvent tirer les hommes eux mêmes d’une relation égalitaire de genre.

Adopter une perspective relationnelle intégrant l’engagement des hommes aux efforts d’autonomisation des femmes, à une égalité de genre, à un respect plus clair pour les masculinités qui ne collent pas aux modèles étalon et à la dignité de tout être humain est devenu essentiel dans cette région.

Les représentations et la construction des masculinités dans les différentes populations masculines de la zone (Arménie et Géorgie) montrent que la masculinité hégémonique et la force de l’hétéro-normativité définissent non seulement les significations de la sexualité et ses usages, mais qu’elles façonnent les représentations subjectives et collectives des âges, des rapports entre population majoritaire et minoritaire... Dans des contextes régionaux, économiques, géopolitiques et sociaux problématiques la masculinité fortement lié à un nationalisme genré se construit dans un univers où le « nous » s’opposent aux « eux » des individus extérieurs (femmes, gays, lesbiennes, masculinités marginalisés...).

Travailler avec les hommes, apprendre aux hommes à éliminer les aspects de leur conditionnement de genre est donc essentiel non seulement parce que ces derniers autorisent et excusent leur domination sur les femmes, mais parce qu’ils sont un enjeu de société, de développement et de santé.

Bien qu’il y ait peu d’évaluations sur l’intervention auprès des hommes, l’examen le plus approfondi a été mené par l’OMS qui relève que des programmes spécifiques ont apporté des changements positifs :

  • réduction des violences domestiques.

  • changement de comportements sexuels : utilisation du préservatif, réduction du nombre de partenaire, accès à l’information sur les risques d’infection du VIH/sida, contraception et protection plus considérées comme dépendant seulement des femmes…

  • réflexions sur les discriminations et les minorités.

  • questionnement sur les normes, les statuts et les rôles.

  • questionnement sur la masculinité hégémonique comme un processus de subjectivation.

Il est donc nécessaire de porter une attention particulière à comment les garçons et les hommes sont socialisés, de chercher à comprendre comment les normes de genre façonnent leur développement, leur santé, leurs comportements et génèrent des injustices de genre, mais aussi des atteintes aux droits de la personne et aux droits universels. Il ne s’agit plus seulement de mouvements sociaux, mais de mouvements d’éthique qui portent une exigence de dignité pour tous.

Bibliographie :

Raewyn Connell. « Masculinities ». University of California Press. 2005

Raewyn Connell. « The men and the boys ». Allen and Unwin. 2000

Donaldson Mike. « What is hegemonic masculinity ». 1993

Gramsci Antonio. « Cahiers de prison ». Gallimard

Donovan Brian. « Political consequences of private authority. Transformation of hegemonic masculinity ». 1988

Hagège Meoin, Vuattoux Arthur. « Les masculinités, critique de l’hégémonie »

Chapman Rowena. « The great pretender ». Lawrence et Wishart. 1988


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