Les livres, les journaux et les arts contre la censure

Mis à jour : 21 juin 2019

Alexis Krikorian


2ème partie: les livres

On l'a vu dans l'article précédent, la situation de la liberté d'expression, déjà au plus mal avant la tentative de coup d'Etat du 15 juillet 2016, s'est encore aggravée avec la mise en place de l'Etat d'urgence, la suspension de la Convention européenne des droits de l'homme et la quasi-fin de l'Etat de droit.

La Turquie était déjà le pays qui judiciarisait le plus la liberté de publier au monde, poursuivant en justice et condamnant les écrivains et éditeurs par dizaines. Alors que l'Europe entière se pâmait encore devant le "réformateur Erdogan", il n'était pourtant pas rare, c'est un euphémisme, qu'un éditeur, généralement petit, doive faire face à plusieurs procès à la fois, ou l'un après l'autre, et soit souvent condamné, au moins à de la prison avec sursis et à de fortes amendes.

Dans le domaine de l'édition, l'aggravation de la situation successive à la tentative de coup d'Etat s'est concrétisée par la fermeture d'office d'une trentaine de maisons d'édition associées au mouvement FETO[1]. En comptant les autres médias fermés, des milliers d'employés se sont retrouvés sans emploi du jour au lendemain. Des maisons d'édition au nom proche de ceux des maisons concernées par le décret de fermeture ont vu leur compte en banque fermer ou ont été victimes de descente de police par erreur. Par exemple, le compte de "Kaynak Publishing" a été fermé en lieu et place de celui de "Kaynak Publishing Group"[2]. "Gonca Publications" a fait l'objet d'une descente de police en lieu et place de "Gonca Publishing"[3]. Folles dérives administratives d'un régime en pleine dérive absolutiste. Dans la même veine, l'acte d'accusation visant Nevin Erdemir, le co-président de la défunte association des journalistes libres, épinglait les "livres des membres de l'association Spinoza et Camus"[4]. Spinoza et Camus comme "terroristes", il fallait le faire!

Evrensel fut la trentième et dernière maison d'édition à être fermée officiellement en janvier 2017. Fondée en 1988, elle publiait en plusieurs langues en plus du turc, dont l'arabe, le kurde et l'arménien. Elle a reçu le Prix liberté de publier de l'Union internationale des Editeurs[5].

Les livres publiés par les maisons d'édition fermées par décret ont été saisis à travers tout le pays. 672 titres au total[6], pour "propagande en faveur d'une organisation terroriste". L'interdiction de ces titres concerne les écoles et les bibliothèques (y compris les systèmes d'automatisation des bibliothèques et les dossiers de recherche). Sur les deux millions de livres des bibliothèques publiques, 135000 au total ont été interdits, puis retirés[7]. Ces livres auraient dû être détruits[8], mais la réaction du public a permis d'empêcher cette folie qui aurait par trop rappelé les heures les plus sombres des années 30. Ces livres ont par ailleurs été retirés des sites de vente en ligne.

De manière générale, les interdictions de livres se sont multipliées à travers tout le pays. Les maisons d'édition n'en étant pas forcément toujours informées, il leur est difficile de combattre ces interdictions en justice[9]. A titre d'exemple, de nombreux livres des maisons Ekin et Aram ont été confisqués[10]. Depuis des années, bien avant la tentative de coup d'Etat de juillet 2016, la maison d'édition Aram était dans le collimateur des autorités judiciaires. Pour prendre un seul exemple, l'éditeur Fatih Tas, de la maison Aram, avait été condamné à un an de prison avec sursis en 2009 pour violation de l'article 301 du Code pénal ("Insulte à la turcité" puis à la "nation turque").

Des livres écrits par Fethullah Gülen se sont retrouvés à la poubelle à travers tout le pays[11]. Lorsque ces livres ont été retrouvés chez des personnes privées, comme des universitaires ou des étudiants, ils ont été confisqués comme "preuves" d'appartenance à une organisation criminelle et des enquêtes ont été ouvertes à leur encontre. Cela a parfois conduit à des arrestations[12]. A Denizli, des livres de Gülen auraient même été brûlés[13]. Des agressions visant des librairies, des éditeurs et des écrivains (notamment à la foire du livre d'Istanbul) se sont par ailleurs multipliées[14].

En mai 2017, la maison d'édition Belge, fondée en 1977 par Ayse Nur et Ragip Zarakolu, a subi une descente de police qui y confisqua 2200 livres. Au-delà de cette confiscation, dont seulement une infime partie (29 livres) se fondait sur une décision de justice, c'est une partie de la mémoire de cette vénérable maison d'édition qui a ainsi été dévalisée.

C'est dans ce contexte grave pour les libertés d'expression et de publier en Turquie que nous vous invitons à aller voir la belle exposition sur l'engagement de fond de la maison Belge et de ses consoeurs turques contre les tabous et la censure.

Hyestart est heureux de vous proposer la visite de cette exposition importante en partenariat avec les groupes de Genève d'Amnesty International. Rendez-vous à la Maison des Associations (26-29 avril 2018). Rue des Savoises 15. "Finissage" le 28 avril à 18h30.

Liste des écrivains et éditeurs en prison (au 20 avril 2017) :

Abdullah Kaya

Ahmet Altan

Ahmet Şık


Ahmet Turan

Alkan Ali Bulaç

Atilla Tas

Ayşe Nazlı Ilıcak

Aytekin Gezici

Bayram Kaya

Bünyamin Köseli

Emre Soncan

Ercan Gün

Erdal Şen


Erol Zavar


Gökçe Fırat Çulhaoğlu

Gültekin Avcı


Güray Tekin Öz

Hidayet Karaca


Kadri Gürsel


Mehmet Altan

Mehmet Baransu

Murat Sabuncu


Musa Kart


Mutlu Çölgeçen

Mümtazer Türköne


Özgür Amed (Ethem Çağır)

Serhat Şeftali


Şahabettin Demir


Şahin Alpay


Tuncer Çetinkaya


Turhan Günay


Ufuk Şanlı


Ünal Tanık


Vedat Demir

Source: Association des éditeurs turcs (TYB).

[1] De même que 16 chaines de télévision, deux radios, 45 journaux et 15 magazines.

[2] Report on the Freedom to Publish in Turkey, June 2016 - June 2017. Turkish Publishers Associaiton (TYB).

[3] Id.

[4] www.dw.com/en/books-come-under-suspicion-in-post-coup-turkey/a-41361598

[5] bianet.org

[6] Report on the Freedom to Publish in Turkey, June 2016 - June 2017. Turkish Publishers Associaiton (TYB).

[7] Id.

[8] Id.

[9] Id.

[10] Id.

[11] Id.

[12] Id.

[13] Id.

[14] www.dw.com/en/books-come-under-suspicion-in-post-coup-turkey/a-41361598


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