Le religieux au secours des thérapies de conversion



En autorisant les psychologues à proposer des thérapies de conversion ou thérapie de réorientation sexuelle, la Justice fédérale brésilienne provoque une polémique mondiale. Mais le fait marquant de cet événement est que cette décision de justice est soutenue et défendue vigoureusement par l'Eglise évangélique. Pourtant le Brésil, depuis 1999, interdit ces pratiques qui, comme aux Etats-Unis, sont souvent inspirées par des mouvements religieux et leurs dérives sectaires.

Nous ne pouvons approfondir ici la dynamique religieuse désignée par le terme d'Eglises évangéliques, qui constitue un trait saillant de l'évolution du paysage socio-culturel latino-américain, mais la bibliographie en-bas de page donnera des indications pour ce thème essentiel.

C'est le discours du religieux dans sa généralité qui nous intéresse et non seulement dans les Eglises évangéliques, mais dans un ensemble plus large d'églises. Les propos tenus par ces églises se rapprochent de ceux tenus par les églises de la zone caucasienne ou par l'Eglise catholique, de manière plus subtile pour cette dernière. Si le propos d'une "thérapie" dans le discours des églises fait froid dans le dos (nous y reviendrons plus loin), il souligne l'avènement de formes de religiosité particularistes au sein desquelles l'individu renouvelle son identité et son expression sociale. Les forces politiques et institutionnelles comme l'Etat sont questionnées dans leur action. Le patriarche de Moscou souligne même que le législatif peut détruire le lien avec la morale, lors de promulgation de certaines lois. Si l'on croyait que la religion avait cessé d'être un facteur social et politique déterminant à la suite de Durkheim, Auguste Comte ou Max weber, on peut depuis un certain temps se rendre compte que l'influence du religieux n'a pas disparu et que cette sécularisation annoncée n'est finalement qu'une transformation du religieux et non sa disparition. L'idée du déclin de la religion n'est d'ailleurs qu'une idée spécifiquement occidentale.

Revenons à cette proposition de thérapie, de médicalisation de l'homosexualité. Quels seront les traitements ? Séances de psychologie, électrochocs, injections d'hormones, lobotomies, hypnose et prières ?

Tout cela a déjà été pratiqué, notamment pour la partie la plus "scientifique " par les nazis. C'est d'ailleurs au psychanalyste Krafft- Ebing que l'on doit la qualification de "perversion sexuelle", terminologie empruntée au vocabulaire de la théologie et de la philosophie morale appliquée au domaine médical. L'homosexualité devient le fondement d'un grand nombre de "perversions". La décadence individuelle appelant ainsi la décadence collective, discours que l'on retrouve aujourd'hui dans ces églises où l'attachement du croyant à son église relève de l'identité nationale.

Jusqu'à la seconde guerre mondiale, les traitements sont essentiellement pratiqués en Europe et aux Etats-Unis avant que leur légitimité morale ne soit remise en cause. Notons que ce n'est qu'en 1990 que l'OMS retire l'homosexualité de la liste des maladies mentales. Dépénalisée dès 1982 en France, elle y reste considérée comme une pathologie psychiatrique jusqu'en 1992

! Et si la décision brésilienne fait réagir, il ne s'agit pas de fermer les yeux sur ce qui est proposé ou infligé aujourd'hui encore en Europe ou ailleurs. Un jeune Suisse évangélique a subi pendant dix ans une thérapie de conversion. Des cures sont proposées jusque sur les marchés des provinces françaises. En Chine, ce sont des décharges électriques sur les parties génitales, en Russie, la proposition d'un vaccin...

Certains pays se sont engagés contre les thérapies de conversion comme le Royaume-Uni et Malte qui fait office de pionnier en la matière avec une loi qui interdit ces thérapies.

Dans certains pays ou les idéologies politiques modernes sont perçues comme ayant échoué à tenir leurs promesses de justice sociale, la religion se profile comme fondement de la légitimité sociale et politique et l'appartenance à ces églises est non seulement un facteur d'identité nationale, mais aussi un facteur anthropologique. On retrouve ce phénomène dans l'ensemble du Caucase par exemple. Le rejet de l'homosexualité est un marqueur récurrent du discours des églises de la zone. Affirmation d'une supériorité morale sur un Occident décadent. Certains exemples peuvent prêter à sourire. Par exemple l'interdiction du film de Disney, "La belle et la bête", aux moins de 16 ans en Russie pour propagande de relations sexuelles perverses. D'autres moins, comme l'utilisation par le président tchétchène Kadyrov d'un puritanisme anti-occidental qui lui permet d'assassiner impunément des individus gays ou supposés gays et de se profiler auprès du monde musulman conservateur en tant que défenseur des valeurs traditionnelles.

Ainsi, étrangement, le thème de la "dégénérescence" élaborée au 19ème siècle en Occident trouve un écho favorable dans la "sphère religieuse" de bien des pays non-occidentaux. L'homosexualité, son traitement, son éradication, sa stigmatisation avec pour corollaire, les femmes, le corps et la sexualité deviennent le fondement de collectivités et d'ordres politiques édifiés sur les bases de théologies fondamentalistes.

Et pourtant, il ne semble pas évident que le rôle premier des Eglises soit la fabrique des indésirables, ni que leur vocation soit d'aider à construire l'ennemi intérieur, en l'occurrence l'individu LGBT. Cette figure de l'ennemi intérieur produit de contextes historiques, socio-politiques et géographiques certes différents, mais dont l'image constitue partout un puissant outil d'occultation et de légitimation des pratiques politiques, sociales ou de domination.

Eau bénite, hypnose, électrochocs, ou assassinat, il s'agit bien de contrôler, d'éradiquer et de surveiller. Mais qui ? Et pour défendre quoi ?

Est-ce en stigmatisant des groupes minoritaires, en concentrant l'hostilité sur certaines victimes que l'on croit retrouver certaines formes de communauté que le monde moderne aurait détruit ?

Que les églises soutiennent ce discours reste incompréhensible, y compris lorsque les boucs-émissaires sont désignés pour renforcer le nationalisme.

En ce qui concerne les Eglises chrétiennes, la recherche d'un "ennemi commun" au plan national et social ne semble pas en rapport avec le message biblique. Le rôle de bouc-émissaire est lié à l'expulsion, à l'exclusion, à l'hostilité de tout ce qui n'est pas le message chrétien qui est en soi un bouleversement des valeurs. Le droit du vainqueur a laissé place au droit de la victime qui devient innocente. René Girard soulignait l'importance de cette "révélation anthropologique". La Bible a pourtant signifié ces boucs-émissaires et le refus du phénomène.

Et si une frange des églises n'était pas tout à fait chrétienne ?

Bibliographie:

David STOLL. "Is Latin America Turning Protestant ? The Politics of Evangelical Growth". 1991. University of California Press.

Steve BRUCE. "Modernity and Fundamentalism: The New Christian Right in America". Vol. 41. N° 4. 1990. The British Journal of Sociology.

Jean-Pierre BASTIAN. "Le protestantisme en Amérique latine. Une approche socio-historique". 1994. Ed. Labor et Fides.

Revue HERODOTE. "Les évangéliques à l'assaut du monde". 2005. N° 119.

Alexandre Verkhovski. "Religion et idée nationale dans la Russie de Poutine". 2006. N° 3. Les cahiers Russie. CERI.

Danièle HERVIEU-LEGER. (dir.) "Christianisme et modernité". 1990. Ed. du Cerf.

Danièle Hervieu-LEGER. (dir.) "La modernité rituelle: rites religieux et politiques des sociétés modernes". 2004. Ed. l'Harmattan.

Jean-Paul WILLAIME. "Reconfiguration ultra-moderne du religieux en Europe". 2007. Institut d'Etudes européennes. Ed. de l'université de Bruxelles.

René GIRARD. "La violence et le sacré". 1972. Ed. Bernard Grasset.


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