Les singularités du populisme turc

Alain Navarra-Navassartian

Ece Temelkuran est journaliste et nouvelliste, Turque et exilée, elle vit aujourd’hui en Croatie. Après le percutant, « Turkey : the insane and melancholy » publié en 2016, elle revient avec cet ouvrage « Comment conduire un pays à sa perte » dans lequel elle récuse l’idée d’un populisme inhérent à la culture politique de la Turquie. La politique de Erdogan est pour elle le syndrome d’un mouvement plus large et qui gagne toute l’Europe et une partie du monde occidental.

Il est vrai que plus de trente partis populistes de droite sont présents dans 18 pays européens. Le terme apparaît dans le champ littéraire en 1912, mais ce n’est que plus tard que, le terme populiste, choisi pour traduire le russe « narodnitchestvo », entre dans le domaine politique pour désigner une idéologie particulière. Les populistes (les narodniki) étaient favorables à un socialisme d’esprit russe. Quant à l’aspect péjoratif du mot, il date des années 1980. Le populisme pour reprendre le mot de Paul Ricoeur est le « discours de l’autre ». Mais les stratégies populistes divergentes se dessinent au gré des contextes nationaux et en fonction des époques.



On ne peut, malgré tout, attribuer la naissance d’une politique populiste de droite au seul Erdogan. Puisque les politiques populistes ont été mises en place dès l’instauration du régime multipartite en 1950. Les politiques populistes en Turquie ont toujours été menées par les gouvernements de centre-droite. Le travail de Ece Temelkuran questionne les populismes de droite pour mettre en garde l’occident. Mais qu’est ce que le populisme ?


Un concept qui sert à se former une certaine image du peuple, une idéologie ou un style politique cohérent ?


Le terme, qui renvoie aussi bien au communisme d’inspiration universaliste qu’au nazisme racialiste, a une longue histoire qui demande un travail comparatif, ce qui n’est pas le propos ici. Mais plutôt attirer l’attention sur ce que l’on entend par « peuple » en Turquie. Le peuple turc ; un mythe ,une construction qui va de pair avec celui de la nation, deux concepts unanimement attribués à Zyia Gökalp, très marqué par le concept de solidarité organique de Durkheim. Concept fondé sur le principe de la complémentarité des fonctions et des individus au sein du système social.


La réflexion turque portera, d’ailleurs, plus sur l’émergence de nouvelles notions (peuple, nation, etc.) que sur le danger des populismes à préserver les oligarchies traditionnelles. On peut comprendre que la solidarité, imaginée par Durkheim a pu intéresser Gökalp, dans la mesure où elle oscille entre intégration et régulation. L’intégration s’entend d’un produit de la contrainte comme intériorisation des représentations et des valeurs ; pour Durkeim, cela préparait l’individu à des dispositions altruistes, pour Gökalp je n’en suis pas aussi sûr. Quant à la régulation, elle permet d’ébaucher une évolution du rapport de l’individuel au collectif.


Le livre de Ece Temelkuran a pour mérite de nous entrainer à questionner ces rapports d’intégration et de régulation dans la Turquie actuelle, puisque l’on peut déjà constater que le rapport s’est inversé. Il s’agit aujourd’hui plus de régulation/intégration que d’ intégration/régulation.


La solidarité en Turquie, qui repose pour beaucoup sur la dépendance, ne contient plus grand-chose qui puisse inciter à l’altruisme.



Et on revient, pour ainsi dire, toujours à deux termes essentiels dans l’histoire moderne et contemporaine de la Turquie : nation et peuple.


Nous avions, dans un article précédent, attiré l’attention sur la racine de ces deux vocables en turc et l’ambiguïté qui en découle.


Peuple et nation, termes importés, mais qui s’adapte parfaitement à un but précis : une nation à bâtir par un Etat qui souhaite un peuple idéal.


Mais la greffe a-t-elle pris entre ces mots occidentaux et le « halk » et « millet » turc ? Querelles sémantiques seulement ? Ou plus profondément des concepts mal digérés et inappropriés à la lecture sociale et politique de la Turquie d’aujourd’hui ?


« Malgré le peuple et pour le peuple » mot d’ordre significatif qui entre en vigueur dès 1923. Le peuple a son parti : « le parti républicain du peuple » quadrillage administratif et volonté d’élévation culturelle du peuple, d’un peuple abstrait, vont de pair.


Mais c’est au niveau économique que le populisme à la turque se révèle le plus intéressant. Dès les années 1950 le parti au pouvoir, le PD, de tendance libérale, a été confronté, d’une part à la nécessité de poursuivre l’industrialisation et, d’autre part, à la nécessité de satisfaire sa clientèle électorale, en l’occurrence, la population rurale qui constitue une grande partie de la population active. Le PD épouse donc des buts partisans à courte vue. Mais sans l’irresponsabilité fiscale imputée aux gouvernements populistes, ce qui est un des particularismes de ce populisme turc. Mais le clientélisme est aussi une autre des caractéristiques du populisme turc. Phénomène qui s’accentue par le peu de développement de l’état de droit ou, dans la configuration politique actuelle, par son recul. Les lois et les règles étant de plus en plus arbitraires.


La domination quotidienne, ou la domination comme dynamique politique, a toujours été présente dans la société turque. La légitimité du pouvoir repose sur une croyance qui s’actualise dans une conduite d’obéissance.


Le rapport dominant/dominé, en Turquie, a toujours substitué la notion d’acceptation à celle d’accord. Dans les sociétés caractérisées par le clientélisme, la compétition pour les ressources économiques se déroule entre différents groupes protégés par différents « patrons » plutôt qu’entre différentes classes sociales. Tant que l’Etat assure l’expansion économique, il obtient l’appui de certaines couches intermédiaires de la population ou, du moins, sa neutralité. On a beaucoup écrit sur la catégorie des entrepreneurs anatoliens, largement soutenue par l’AKP, jusqu’à les qualifier de « calvinistes » de l’Islam, puisqu’ils mêlaient Islam et esprit libéral, capitalisme et Coran. Kayseri est devenue la vitrine et le laboratoire de l’AKP en ce domaine.


Mais les relations de dominations perdurent, résultat du refus ou de l’incapacité de l’Etat à mettre en place un contrat social négocié et intégrateur. Intégrer les nouvelles forces sociales et politiques du pays, ainsi que la pluralité ethnique, culturelle et confessionnelle reste la plus grande difficulté de la Turquie.

La Turquie fonctionne sur un système de relations en « réseaux ». Et le pouvoir, jusqu’à présent, sait parfaitement réunir les différents réseaux de pouvoir. Les politiques populiste et néo-libérales sont plus complémentaires que contradictoires. Elles entrainent une marginalisation et une fragmentation croissante de la société et réduisent la participation politique au fait d’aller voter lors des élections ainsi que l’utilisation d’organisations partisanes. Il n’existe pas d’opposition légitime ; quiconque, est contre le dirigeant, ici Erdogan, est contre le peuple.


Mais confronter un gouvernement populiste et autoritaire comme celui de Erdogan, à leur déviance semble peine perdue. Seul reste le fait de dire et de répéter que le clientélisme, l’absence de transparence démocratique, le dysfonctionnement judiciaire, entre autres, portent atteinte au peuple, à tous les peuples, de quelque bord qu’il soit et cela sur le long terme.

Les populismes de droite veulent apparaître comme une réponse à ce qui est perçu comme un échec des partis démocrates. L’enjeu n’est pas d’admettre ou de nier les populismes, mais de prendre en compte la fonction concrète de chaque populisme. Il est évident que pour nos sociétés le seul respect de la production et de la consommation sécurisée ne peut plus suffire comme enjeu du futur.

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