Le conflit de l'Artsakh et la Diaspora (2ème partie)

Dernière mise à jour : 23 août

Diaspora arménienne historique et guerre de l’Artsakh (Nagorno-Karabagh) : Une diaspora connectée pendant le conflit et dans le processus post-conflit. Quels buts, quels résultats au-delà des nostalgies et de l’introspection identitaire ?


Alain Navarra-Navassartian

Manifestation de la diaspora arménienne pour la paix (ici Berne, 3.10.22)

La guerre des 44 jours de 2020, contre l’Azerbaïdjan, a suscité l’utilisation massive, par les différentes diasporas arméniennes dans le monde, des espaces numériques, notamment, Facebook et twitter. Ils sont devenus des instruments de publicisation de la cause arménienne et également une tentative d’organisation de la lutte ou de la contestation face aux décisions des instances internationales, face à leur silence ou à leur refus d’agir telle l’UNESCO et ses tergiversations pour se rendre en Artsakh.


Nous ne pouvons, dans cet article, prétendre à une analyse complète du phénomène. Tout d’abord parce qu’il ne s’agit pas de notre champ d’études habituel (cela relève bien plus des pratiques en ligne), mais le mouvement social (organisations et/ou acteurs isolés) des individus arméniens de la diaspora historique en France durant la guerre et les diverses conséquences qu’elle a entraîné, mérite toute notre attention.


Car, autour d’enjeux conflictuels, se sont mis en place différentes formes de protestation et de contestation au travers des réseaux sociaux.


Ce qui nous a intéressé, durant la période du conflit et les deux années qui l’ont suivi, c’est la dimension collective dans la définition des cibles et des adversaires (gouvernement azerbaïdjanais, ou turc, silence des instances internationales, etc.) ainsi que les revendications exprimées sur la toile.


Soulignons que, tout d’abord, les supports numériques ont été utilisé pour contrecarrer les images et les articles produits par l’Azerbaïdjan ou affidés. La volonté de créer de l’empathie pour générer des actions collectives au niveau national, aussi bien dans les groupes arméniens que de la part des institutions nationales et des politiques français a été, aussi, une motivation importante. Mais au vu des différents développements s’est engagé un mouvement remettant en cause les hiérarchies diasporiques, leur fonctionnement et leur efficacité face à toutes les problématiques soulevées par le conflit. Un mouvement social qui en a surpris plus d’un.


On a pu constater différentes manières d’agir collectivement : occupation d’espaces publics après appel sur les réseaux sociaux, plaidoyers dans les médias, manifestations, etc. Mais la continuité de ces actions durant le conflit semble s’être dissoute dans les seuls commentaires plus ou moins virulents sur la toile (Facebook, twitter).


Tout le monde s’accordait à agir contre le racisme étatique turc ou azerbaïdjanais, contre les crimes de guerre ou encore contre « la neutralité » internationale mais la cohésion n’était plus de mise lorsque le conflit et ses conséquences ont amené un grand nombre d’individus à réfléchir sur la transformation du modèle diasporique arménien, les prises de position ou les décisions du leadership diasporique, voire, de l’état arménien.


Les failles dans la cohésion sociale du groupe


On a bien dû constater les failles dans la cohésion sociale du groupe arménien. Failles qui ont remis en cause le sens à donner à la solidarité collective mais aussi à l’orientation des actions à mener, tout comme aux moyens d’action mis en place. Très vite se dessine la volonté de maîtriser ce mouvement de contestation au nom de l’unité nécessaire dans ce temps de crise. Mais on arrive tout aussi vite à une volonté de certains leaders de maîtriser les orientations de la vie collective arménienne. Mais il faut souligner la façon dont les réseaux sociaux ont permis de reconfigurer les modes d’expression et d’engagement des individus arméniens n’entrant dans aucune case communautaire, ces formes d’expression étant moins élitaires. La subjectivité mais parfois aussi la violence, ou le sarcasme contre les institutions communautaires ont mis à mal la volonté affichée d’une unité « à tout prix » exprimée par le leadership communautaire.


Il est difficile d’analyser le potentiel rénovateur des réseaux sociaux à l’égard des structures diasporiques arméniennes mais nous pouvons souligner que la toile est apparue comme un espace politique informel pour un grand nombre de ces individus, et comme une nouvelle culture participative alors que ces mêmes personnes sont silencieuses hors ligne. Les valeurs affichées lors de la prise de parole de parole en ligne sont assez surprenantes. Sur le panel de 50 personnes suivies sur ces deux ans, un tiers (H/F) ne participent pas à la vie communautaire mais leurs propos en ligne sont relativement radicaux et acceptent d’adhérer à des groupes arméniens crées pendant la guerre sur le net.


Si la cohérence (notamment idéologique) était de mise durant le conflit, très rapidement après l’arrêt de la guerre et les discours performatifs du président Aliyev ou du flou de la communication arménienne, les terrains d’action se sont recentrés sur l’identité culturelle voire ethnique oubliant le champ du politique.


Il ne s’agit pas de la révolution twitter ou Facebook dont on a parlé pour le printemps arabe mais force est de constater les efforts d’organisation des internautes diasporiques arméniens et notamment des activistes : lobbying, organisation de rassemblement, etc. D’autre part on pourrait mettre au bénéfice de ces actions sur les réseaux sociaux les diverses réactions des élites communautaires. Tout aussi important est de noter que ces échanges sur les réseaux sociaux sont plus des « réactions » que des réflexions, ce qui souligne, parfois, le peu de connaissances sur les rouages de la politique européenne ou de la situation de l’Arménie sur l’échiquier de la région, etc. Il est donc évident que le niveau de diplôme, le statut socio-professionnel et même les revenus déterminent à la fois la participation en ligne, les pratiques autant que les commentaires. La forme de la critique des pouvoirs (communautaire, européen ou national) en dépend. Il ne faut pas pour autant disqualifier la plus importante part de ces discussions sur les forums, les tweets ou les commentaires Facebook car, pour beaucoup d’internautes, ils tiennent lieu de ce qu’ils considèrent être une expression politique, voire une participation politique au-delà de la simple expression d’opinions.


Mais ces espaces de discussion entre soi structurent-ils des positions politiques et mènent-ils à des modes d’engagement hors-ligne ?

Il n’en reste pas moins que pour bien des Arméniens de la diaspora historique française, cela a permis de renouveler des modes de participation : pétitions, donations, achats en ligne de produits arméniens, etc.


Ces nouvelles formes d’expression sont-elles de réelles formes de participation ? La bibliographie donnera quelques pistes au travers des travaux des chercheurs spécialisés dans ce domaine.


Si tous les internautes interrogés soulignent l’importance de ce « lieu entre nous » (surtout chez les utilisateurs de Facebook), presque tous mettent en évidence la difficulté à trouver de nouveaux modes relationnels, autres que ceux inscrits dans une hiérarchie diasporique qui est jugée de plus en plus autoritaire, élitiste voire « inutile » dans la crise traversée par la diaspora dans cette période délicate. Il n’y a donc pas de réticence à utiliser l’outil numérique mais plus envers une remise en cause de la légitimité des instances diasporiques par les plus activistes des internautes.


Il faut reprendre les termes de Bruce Bimber (2012) « the new media facilitate expressive political action in which citizens express their civic concerns in their own terms and not in the terms of political parties or interest groups.”


La guerre des 44 jours a développé l’homophilie sociale et culturelle de la diaspora historique arménienne, mettant en évidence un ensemble de la population arménienne de France qui n’apparaissait pas et que l’on retrouve sur la toile. Cette socialisation s’est faite d’autant plus facilement qu’elle passe outre les hiérarchies établies dans l’organigramme diasporique.


Colère, amertume, propositions concrètes ?


La manifestation de la colère est certainement le mode le plus évident de communication durant ces deux années écoulées depuis la fin de la guerre. Mais ces manifestations sans demandes ou propositions concrètes permettent-elles une modification des modes de réflexion et d’action des groupes constitués pendant la guerre ?


L’absence de construction des revendications et des actions à mener (soit contre le leadership diasporique soit contre le silence des institutions internationales voire nationales) a eu pour résultat que, de facto, les individus traditionnellement connus des pouvoirs publics nationaux ont de nouveau représenté l’ensemble des Arméniens (pour une grande part invisibilisés) alors même que les réseaux sociaux révélaient un malaise face aux institutions diasporiques.


Aucune plateforme de communication n’a été mise en place durant cette période, alors que des dizaines de zooms s’organisaient pour en parler, ce qui a eu pour résultat la désinformation par certains médias, l’infox ou bien encore une confusion facilement utilisée par l’Azerbaïdjan, plus encore l’absence de connaissances des logiques internes des différentes plateformes numériques a entrainer une inflation des messages ou des actions sur la toile. On a souligné à cet effet l’absence d’une stratégie de la part du leadership diasporique mais plus encore c’est la confusion autour des véritables objectifs des Arméniens de la diaspora qui a mis le feu aux poudres sur les réseaux.


Le silence des médias de gauche et l’intérêt des médias de droite mais aussi de journaux, voire de personnalités d’extrême droite, a enfermé, pendant un temps, les revendications de justice envers le peuple en danger de l’Artsakh dans un conflit civilisationnel : Chrétiens/Musulmans. Dans ces circonstances on a invalidé l’adhocratie (qui privilégie l’adhésion), la spontanéité ou l’inventivité pour en appeler à fortifier les représentations diasporiques traditionnelles. Ainsi l’absence de structures ou de continuité dans le mouvement qui remettait en cause les hiérarchies diasporiques mais aussi certains fonctionnements et modes d’action a eu pour effet de détourner une grande partie des Arméniens de la diaspora, de la réflexion sur le désir de participation différente dans la communauté voire de la prise en compte de la diversité, bref tout ce qui avait été révélé par la guerre et ses conséquences dramatiques.


Pourtant, beaucoup d’Arméniens se sont dévoilés durant cette période, oubliant le filtre des pseudos masqués ou des pseudonymes symboliques ; beaucoup ne se sont pas cachés derrière l’invisibilité qu’offre les réseaux. Il ne s’agit pas de dire que les réseaux sociaux sont le moteur direct des révoltes ou révolutions mais de souligner qu’un grand nombre d’individus d’origine arménienne ont exprimé des choix qui ont entrainé, parfois, une modification des comportements. En ressort une volonté de redéfinir les capacités du groupe arménien dans cette période délicate.


Mais la question reste posée : saurons-nous démontrer notre capacité collective à réaliser différents changements nécessaires ?


Capacité narrative


Le terme est emprunté au livre de Zenep Tufekci (2017) pour souligner la nécessité de revoir notre « capacité narrative ». Durant la guerre des 44 jours, beaucoup d’internautes d’origine arménienne ont souligné que nous « courrions après notre histoire » sans réussir vraiment à nous faire entendre plutôt que d’être capables de présenter clairement la situation de la population arménienne du Haut-Karabagh et de la diffuser, afin de convaincre les « muets » (ou les récalcitrants) à apporter une aide institutionnelle à cette population. Arguant, à juste titre, que le danger réel qui guette ces dizaines de milliers de personnes n’est pas un détail agaçant dans la guerre énergétique ou un fait sans importance en regard du conflit en Ukraine. La légitimité de la contestation est liée à cette capacité narrative.


Le refus d’accepter ou d’adhérer aux attributs habituels en tant que « bon » Arménien a été clairement formulé, attributs qui sont censés déterminer, aussi, nos conduites individuelles :

Intégration parfaite à la société d’accueil, résilience, un certain conservatisme, etc. Ce qui permet sans trop réfléchir d’attribuer une cause à nos conduites. Ces « dispositions » de l’individu arménien interviennent grandement dans les échanges sociaux entre Arméniens mais aussi avec les non-Arméniens.


Ainsi, même de façon embryonnaire, une partie des témoignages recueillis révèlent un refus, voire une opposition, contre la reproduction des schémas de pensée ou d’actions qui se sont avérés inutiles durant ces deux dernières années. Nous n’entrerons pas ici, dans le débat qui anime les sciences sociales autour de l’habitude, des pratiques, des dispositions, voire de l’habitus, mais soulignons juste qu’un fort désir de redéfinir les « obligations » de l’être arménien s’est fait jour. Conséquence certes de la guerre mais que l’on pouvait déjà noter dans l’opposition, par de plus en plus d’individus arméniens, à la politique mémorielle institutionnelle française et communautaire. Certains des attributs qui sont censés déterminer nos conduites individuelles en tant qu’Arménien, sont discutés et parfois de façon véhémente.


Il ne s’agit pas de prétendre que les réseaux sociaux sont l’outil idéal ou le seul outil pour mener à bien un mouvement contestataire, mais la guerre des 44 jours et l’immédiate période qui a suivi l’arrêt du conflit ont mis en exergue une capacité contestataire commune au-delà des différences. Mais ce qui apparaît tout aussi clairement, c’est la répétitivité des pratiques sociales après la période de crise aigüe.


« Facebook est donc un terrain particulièrement favorable à l’étude de la représentation de soi, puisque ce logiciel propose en somme de fédérer toutes les activités en ligne et les facettes de la vie quotidienne » (Cardon.2008).


Le lien transnational entretenu avec l’Arménie est devenu plus important : demandes d’informations, réactions ou commentaires sur les pages personnelles, adhésion à des groupes communautaires crées durant la guerre. L’imaginaire commun a fonctionné pour créer de véritables communautés sur les réseaux. Ce travail de surface mériterait un réel approfondissement pour affiner les données liées à l’échantillon d’individus choisis.


Les réseaux sociaux sont donc devenus pendant cette période de crise pour l’ensemble des Arméniens du monde un outil de mobilisation important, tout comme un forum de discussion. Plus, d’ailleurs, sur Facebook que sur twitter, qui est l’arène privilégiée de discussions plus âpres voir violentes. Les termes de fascistes ou les démonstrations de l’esprit totalitaire des uns et des autres (pro-gouvernementaux et anti-gouvernementaux) est récurrent sur twitter.


Mais qu’en est-il aujourd’hui ?


Il semble qu’un processus de normalisation se soit mis en place ; l’ordre social communautaire avec ses pratiques normées a été privilégié. Il y a eu durant le conflit des différences qui sont apparues dans les points de vue de la communauté et qui peuvent être source de conflits, mais peu importe. Le conflit, la discussion, le désaccord ne sont pas le signe de l’absence de communauté. Si les gens s’opposent, cela voudrait dire qu’il n’y a pas de cohésion sociale à l’intérieur de la communauté. C’est, à la fois, une conception fausse et apolitique de la communauté ethnique. C’est le meilleur moyen de détourner l’attention des mécanismes en cause dans les relations conflictuelles et de leur rôle dans l’évolution d’un groupe. Il serait plus intéressant de porter l’attention sur l’absence des mécanismes efficaces pour la gestion d’éventuelles divergences, qui répétons-le sont salutaires. Il ne faut pas confondre une solidarité nécessaire en temps de guerre avec l’acceptation de l’incapacité de certains organismes du groupe arménien à offrir, encore, des repères aux membres de ce groupe afin qu’ils puissent avoir la capacité à se penser et à se refléter comme société. Mais on sent la nécessité de sortir du mode de l’imposition pour définir des situations de la réalité, des problèmes, des objectifs et des possibilités d’action.


La culture devient l’objet essentiel des échanges, on se méfie des réactions intempestives qui mettent en péril le « vivre ensemble » mais aussi l’image de la communauté. Facebook offre un espace plus apaisé que twitter et on y trouve des messages de groupes, d’individus ou de communautés offrant un processus d’identification (culture, histoire, cuisine, art) censé offrir une nouvelle stabilité aux individus arméniens connectés. Il s’agit de privilégier des modalités de socialisation apaisées après les tensions et les divergences de l’après-guerre et qui perdurent aujourd’hui encore. Mais le transfert de certains territoires à l’Azerbaïdjan pourrait remettre en cause ce processus.


Quant au narratifs développés dans les échanges sur Facebook ou twitter entre Arméniens, d’abord, mais surtout avec les personnalités qu’ils voulaient interpeller (il s’agissait de persuader du bien-fondé de la résistance arménienne du Haut-Karabagh), ils ont été violemment contestés par les groupes turcophones et azéris qui se trouvaient dans une même visée d’incitation. Encore une fois, les échanges sur twitter étaient beaucoup plus violents que sur Facebook, mais on a pu noter que la légitimité du discours, sur les deux réseaux sociaux, dépendait de l’identité sociale du sujet, voire de son statut social qui « confère une autorité de savoir ou de pouvoir ». Par contre le statut « d’expert » ou de « spécialiste » et notamment leurs analyses a été mis en doute par l’ensemble du panel durant la période post-conflit et jusqu’à aujourd’hui.


Pour tous les internautes arméniens questionnés la nécessité de dire « vrai », de dire « juste », d’être crédible a été un enjeu d’importance dans les échanges sur les réseaux, mais surtout sur Facebook. Face au silence des instances internationales, de certains journaux, de certaines institutions nationales, face aux informations fallacieuses de toute sorte ou aux discours performatifs du résident Aliev, la volonté d’être digne de foi et « sincère » a été essentielle. L’engagement durant la guerre a très certainement défini une prise de position claire et déterminée d’un grand nombre d’individus arméniens, au nom d’une conviction qu’ils désiraient faire partager au plus grand nombre. Pour cela différents moyens ont été utilisés : le pathos, la persuasion ou la polémique, entre autres ; mais l’horizontalité des réseaux sociaux ne semble pas avoir réussi à porter de l’avant les différentes requêtes, contestations ou revendications des Arméniens et susciter l’intérêt des diverses autorités.


Ces deux années passées à scruter les fils d’actualité et les commentaires sur les réseaux sociaux ainsi que les échanges avec le panel d’internautes arméniens, nous ont permis de constater que les réseaux peuvent être un excellent indicateur de « l’opinion » des individus arméniens dans un temps donné et après analyses (Nous présenterons ultérieurement ce travail qui donnera lieu à une publication avec la composition de l’échantillon).


Mais peut-on, pour autant, parler d’une nouvelle forme de militance, aussi bien dans ses modalités d’action que dans les réflexions autour de l’action ?


Il est évident que certains commentaires ou échanges sur les réseaux ont pu être apparentés à des discours contestataires avec une mise en place de stratégie discursive : légitimation /délégitimation, sarcasme, subversion, dérision, violence, etc. Mais il apparaît tout aussi clairement que l’accès, le contrôle et l’utilisation des ressources de communication a été le point faible des Arméniens ici et là-bas. Il semble donc que la mise en place d’actions de résistance ou l’organisation de dynamiques de contestation (intra-communautaire ou tournées vers l’extérieur du groupe) aient rencontré quelques difficultés. Seuls quelques rares mouvements ou groupes tel que Charjoum se sont inscrits dans des pratiques numériques alternatives : cadrage médiatique, communication tactique, dénonciation publique ou surveillance inversée, etc. La collecte de fonds étant la pratique la plus répandue des différents groupes arméniens. (Nous publierons, dans le travail plus complet sur ce sujet, la classification des pratiques du panel).


Quant à la diffusion des informations elle s’est faite sans une réelle stratégie qui aurait demandé une plus grande coordination. On a constaté que les arguments rationnels durant la guerre ont laissé place à un narratif qui faisait plus appel aux émotions ; le silence assourdissant des différentes institutions nationales ou internationales engageait les internautes arméniens à ne plus se fonder sur les seuls faits (qui démontraient suffisamment les différentes violations des droits humains comme ceux de la guerre envers les soldats arméniens et la population arménienne du Haut-Karabagh), mais à utiliser les émotions pour une action immédiate : la prise de position contre le danger encouru par la population arménienne en Artsakh (Haut-Karabagh). Comme si l’émotion suscitée pouvait engendrer une décision... Il s’agit peut-être moins de ressentir la problématique d’une situation que de la comprendre ? Mais rien n’a été épargné pour susciter la motivation des personnes pouvant agir contre le drame qui se joue dans le Haut-Karabagh.


La communication des Arméniens de la diaspora sur les réseaux s’est trouvée confrontée à la propagande du gouvernement de l’Azerbaïdjan : la plus évidente et la plus diffusée dans les pays arabes, par exemple, fut l’utilisation d’un photomontage montrant des porcs et des vaches dans une ancienne mosquée de Chouchi. La communication, voire la propagande du gouvernement azerbaïdjanais, s’appuyait sur une meilleure maitrise de l’ensemble des outils de communication et sur le fait que certains médias restaient silencieux et que certaines institutions internationales ne demandaient pas mieux que d’accréditer les différents messages, articles ou autres, produits par l’Azerbaïdjan.


Il n’y a, dira-t-on, pas ou peu de communication sans désir de persuasion. Les Arméniens eux-mêmes ont tenté de persuader le monde d’accorder un regard plus juste à cette population en danger. Mais ils ont souvent appréhendé cette communication comme un appel au dialogue de toutes les parties internationales engagées dans la résolution du conflit et non pas comme une simple propagande. Ce qui explique la difficulté des internautes arméniens à trouver des parades aux stratégies de pure propagande de la part de groupes ou d’individus turcophones ou azerbaïdjanais. Si on veut être cynique, les internautes arméniens auraient dû réfléchir à un caractère plus manipulatoire des messages (ou des réponses) sur la toile.


Mémoire du collectif, mémoire organisationnelle


Sans faire le résumé de la sociologie de la connaissance, utilisons ici le terme de stock de connaissances pris à Berger et Luckman (1966) : l’accumulation des expériences vécues déterminant ce qui sera disponible et commun aux individus se côtoyant sous forme d’un stock de connaissances. La réalité étant un construit social afférent à un contexte. Ce stock de connaissances rendant possible un sens commun dans un monde d’intersubjectivités.


La guerre et le « processus de paix » qui a suivi, ont mis en évidence la difficulté de l’action collective dans le groupe arménien comme le mode organisationnel à adopter au cours de processus de résolution de situations complexes. Il y a eu pendant longtemps une incontestabilité des caractéristiques de l’arménité, une unité dans la reconnaissance de l’être Arménien, sans aucun processus interprétatif. La guerre et ses désastres ont remis en cause, pour certains, les sédimentations diverses qui sont transmises sans rien vouloir changer, tout comme les rôles dévolus au sein de la communauté car, dans le stock de connaissances de la communauté arménienne, les rôles-types sont les seuls reconnus, d’où la difficulté à se faire entendre pour des individus qui n’appartiennent pas à ces rôles-types. L’appel à la fidélité à ces rôles-types est d’ailleurs un moyen de contrôle. On a pu le constater durant le conflit. Toute tentative d’analyser les rôles du leadership communautaire, par exemple, était perçue comme un « crime de lèse- majesté » et, pour ce faire, l’identité arménienne a été, par moment, réifiée. Dans les échanges les plus développés sur Facebook, la volonté de légitimation des institutions passait par l’explication de ce qu’il fallait faire ou ne pas faire (en bon Arménien) et pourquoi il en était ainsi.


Mais qu’en était-il de la construction du sens et des représentations collectives qui semble manquer à la diaspora historique ? Il ne s’agit pas de la maintenance de l’univers symbolique de l’arménité par la stigmatisation et la mise au ban de tout ou toute déviante mais du développement de significations communes. Ce qui n’a jamais été réellement proposé sur la toile ni par les uns ni par les autres. Entre invectives gratuites et silence borné, peu d’initiatives ont vu le jour afin d’interpréter les informations, les règles ou les actions de l’organisation communautaire. Le pluralisme semble faire peur.


On pourrait renvoyer dos à dos les protagonistes opposés sur les réseaux sociaux, les uns pour ne rien proposer de concret contre les opinions dominantes tout en invectivant à souhait les « autres » qui s’arc-boutent sur un consensus dominant au niveau plus général de la communauté. Mais l’’identité est une relation dialectique avec la société ; et la guerre, et ses conséquences, semble avoir favorisé un questionnement sur les structures sociales communautaires.


Mais au fil du temps, au travers des fils d’actualité de Facebook ou des « tweets » on constate que des sentiments subjectifs sont devenus des vérités grâce à un accord du plus grand nombre. Une réelle exploration des nouvelles demandes ou questionnement émis par une partie de la diaspora a été évacuée. Une année après le conflit, on rappelait la nécessité de préserver l’homogénéité de la communauté, sans jamais vouloir comprendre que la communauté peut être aussi un ensemble hétérogène. On se retrouve avec des discours redondants des mêmes « experts » (parfois erronés) sous couvert de sérieux universitaire sans avoir la capacité d’utiliser d’autres outils conceptuels dans le champ de la connaissance. Il ne s’agit pas de masquer ici un discours politique sous couvert d’esprit « scientifique » ; il est évidemment difficile de ne pas enfreindre une neutralité axiologique quand plusieurs dizaines de milliers d’individus de votre peuple risquent l’exil, ou pire. Il s’agit plutôt de tenter une approche phénoménologique, de passer du fait considéré au sens qu’il peut avoir pour la conscience d’un individu (Amedeo Giorgi). Il ne s’agit pas de rendre compte de l’individualité des personnes interrogées mais de comprendre comment les structures communautaires existantes ont permis, ou pas, d’être en lien durant le conflit et dans la période qui l’a suivi. Il en ressort que des rapports de « lutte dans la lutte » (Dumezat. 2006) ainsi que des rapports de pouvoir ont traversé la mobilisation contre cette guerre. La communauté arménienne de France s’est donc retrouvée dans le même temps au cœur de rapports de domination, de résistance et de « guérilla interne ».


Et l’on peut considérer que bien des échanges (sur la toile comme dans les actions) tenaient plus, dans la réalité, de « réactions » que d’actions de résistance. « La montée au créneaux » d’un important nombre d’individus arméniens avait bien une dimension collective. Ce mouvement fut assez important pour que la hiérarchie communautaire (et l’Arménie elle-même) veuille en diminuer la portée voire le dénier, l’inférioriser ou le diaboliser. Derniers évènements : l’abandon de certains villages arméniens du Haut-Karabagh par le gouvernement arménien a relancé un sentiment collectif ; reste à le définir. Peut-il être construit « à partir de la diversité des points de vue, des groupes et des individus ?» (Kergoat.2012)


Lire la 1ère partie : https://www.hyestart.net/post/le-conflit-de-l-artsakh-et-la-diaspora-1


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