La Culture empêchée : l’art et les registres d’application de la censure en Turquie



La censure n’est pas seulement significative par ce qu'elle interdit, mais aussi par ce qu’elle autorise. Son étude permet d’approcher les peurs, les inquiétudes et les interdits d’une société, ainsi que l’énonciation idéologique religieuse, morale ou sociale. La production d’objets culturels : livres, œuvres d’art, films (...) est devenu un danger pour le gouvernement turc, il le démontre avec force en s’attaquant à tout ce qui favorise l’exercice de la pensée. La virulence de la réaction contre la production culturelle tient compte de ce que ce gouvernement considère comme stratégique ou pas, ce qui explique la répression terrible qui s’abat sur les journalistes de la presse d’opposition.

Le monde des arts plastiques est bien entendu touché par le phénomène et il s’avère très intéressant pour examiner les modes de censure mises en place, les tactiques d’évitement ou l’autocensure engendrée à partir de normes et de valeurs érigées par l’Etat contemporain, mais qui ne fait bien souvent que réactiver une idéologie qui existe depuis le début du vingtième siècle : la turcité.

La « morale » occupe dans la censure contre les œuvres d’art une place particulière. Les incessants appels du gouvernement à une « morale nationale », la volonté d’étouffer toute diversité culturelle et intellectuelle incitent un grand nombre d’artistes à s’autocensurer, c’est le « chilling effect ». Un individu refuse ou hésite à exercer sa liberté d’expression par peur des sanctions légales ou pas.

Des artistes interrogés sur ce phénomène soulignent la peur d’être isolés. Les arts plastiques comme d’autres instances de production culturelle payent un prix lourd à la régulation morale.

Entre autres exemples la biennale d’Istanbul 2017 avait vu un acte de vandalisme être perpétré contre une œuvre de Ron Mueck « homme sous cardigan », sculpture d’un homme nu. Un groupe de cinq hommes s’attaquait non seulement à l’œuvre, mais, selon leurs dires, au sécularisme. Anecdotique mais intéressant, la petite fille du dernier sultan, Nilhan Osmanoglu soutint l’attaque et mis en cause l’exposition au nom des traditions et de la religion, la maison où se tenait l’événement ayant appartenu au dernier Calife Abdulmecid. Une œuvre de Ali Elmaci a dû être retirée de la foire d’art contemporain de Istanbul, idem à Ankara ou à Izmir.

Dans les différents exemples, on tente toujours d’isoler non seulement la pièce incriminée, mais l’auteur lui même en faisant intervenir des groupes sociaux qui le punissent de ne pas se « conformer », on le voue ainsi à l’ostracisme. Le plus troublant est que l’on assiste à une évolution vers une responsabilisation individualisée de la morale à avoir et à appliquer dans la production d’œuvres. Une autocensure qui fonctionne donc parfaitement.

Cette régulation morale doit ménager les valeurs nationales ancrées dans l’histoire turque depuis les débuts de la République et pour certaines la fin du règne de Abdulhamid II. Il est donc normal que l’autocensure travaille en profondeur les artistes, surtout lorsque c’est sa vie ou sa liberté qui sont en jeu.

Il y a eut des résistances et le monde de l’art turc a tenté de s’opposer, malgré des attaques de galeries comme celle du vernissage de « Tophane art walk ». Ce qui semble avoir motivé l’attaque des lieux d’exposition n’était pas l’exposition elle-même, mais la consommation d’alcool sur la voie publique par des « dégénérés ». Ce qui s’exprimait dans les commentaires des habitants du quartier, c’était une scission profonde de la société turque où la morale sur fond de crise sociale était mise en avant pour maîtriser et réguler les symboles véhiculés par les lieux d’art et les œuvres.

Après le mirage progressiste des années 2000, la retombée est amère pour le monde artistique.

La biennale 2017 d’Istanbul orchestrée par deux curateurs danois était une gigantesque métaphore mise en place pour ne pas alerter le gouvernement. Comment créer en sourdine et aborder des sujets dangereux en Turquie ? Comment rendre compte du caractère fuyant d’une réalité qui effraye et qui oscille entre peurs sociales, obsessions nationalistes et sécuritaires ?

Il ne reste qu’à trouver un langage métaphorique qui ne fasse pas tomber l’artiste dans les affres de l’arsenal législatif dont l’article d'Alexis Krikorian révèle toute l’étendue. La normalisation se décline par trois registres principaux : une législation fixant le cadre des interdits et des sanctions, des formes de régulations individualisées (autocensure) et une légitimation de cette normalisation qui va au-delà d’une simple censure institutionnelle. La subversion artistique est dangereuse en Turquie.

Pourquoi certaines images, sculptures ou autres objets culturels dérangent-t-il ? Quelles limites culturelles, sociales, historiques ou politiques mettent-elles en évidence ? Qu’est-ce que le pouvoir turc ne saurait voir ? Quelles sont les limites du représentable ?

Lieu d’articulation entre le collectif et l’individuel, de la règle et du ressenti, l’interdit s’avère un espace paradoxal de liberté pour certains artistes turcs qui tentent de trouver des stratégies de contournement pour permettre une lecture alternative de leurs œuvres : matériaux, formes symboliques, jeux de mots...

Par comparaison aux ingérences directes et violentes du pouvoir dans le domaine du journalisme, la gestion de la moralité dans les arts se fait de manière plus insidieuse. Le déploiement massif des catégories identificatoires comme « honneur turc », « peuple turc », « türkcülük », turquisme et autres encadrent de toute façon le champ de la création artistique.

La contestation n’est pas toujours immédiatement collective ou organisée, elle prend aussi la forme de pratiques individuelles comme des espaces préservés d’entre soi ou peuvent se déployer des pratiques artistiques réprimées par l’Etat. Après la sidération causée par les violences étatiques, les artistes turcs mettront-ils en place des stratégies individuelles de subsistance ou d’accommodation aux systèmes de domination ? Sans une aide extérieure, cela semble difficile aujourd’hui.

Jusqu’à présent les critiques du pouvoir contre les œuvres d’art sont des commentaires virulents, mais énoncés de telle sorte que c’est le public qui réagit violemment. La norme est définie par le « haut » et c’est le « bas » qui la fait respecter. Il y a dans ce cas une « invisibilité » de la censure mais qui existe bel et bien. Il faut préciser que « l’art » est un objet culturel réservé à une élite, dont l’usage est peu développé dans la société turque dans son ensemble, à l’image du lectorat. La part de population qui investit l’œuvre d’art est minime en proportion des téléspectateurs. Le télévisuel est de première importance dans le pays et le support essentiel de l’idéologie nationaliste.

La reconnaissance des valeurs religieuses dans la sphère du publique est très importante, l’AKP a instauré un capitalisme moralisé dont les références à l’Islam sont nombreuses : incitation au mariage, voire au mariage précoce, interdiction des boissons alcoolisées après 22 heures... Cette « synthèse turco-islamique » a été mise en place dès 1980 par les militaires qui ont opéré le coup d’Etat. Erdogan se trouve plus en position d’héritier que d’instigateur, mais on peut dire qu’il en fait la quintessence de la culture nationale. Passé dans la Constitution en 1982, elle imprègne l’éducation, les comportements et les mentalités. Mais il reste une ambiguïté fondamentale dans cette expression « être Turc », qui est Turc ? Seulement celui qui appartient à l’ethnie turque ? Seulement celui qui est musulman ? La réponse donnée par l’histoire moderne et l’actualité est claire. C’est oui.

L’aspect religieux, la nostalgie et la réhabilitation de l’Empire ottoman dans la Turquie de l’AKP sur fond d’équilibre difficile entre sécularisme kémaliste et affirmation d’un Islam politique montre combien le président Erdogan veut une transformation profonde du mode de légitimation du politique sur le social, l’économie et la culture à travers une redéfinition drastique du nationalisme et des interdits culturels. La morale devient donc un élément essentiel du contrôle et l’expression d’une idéologie.

Et pourtant ces dernières années avaient vu beaucoup d’initiatives artistiques tenter de s’opposer à un nationalisme dangereux, de donner la voix aux minorités de Turquie, de créer des espaces de dialogue ou les différentes communautés du pays pouvaient penser la perte qui est un trauma historique pour le pays, penser la perte des Balkans, du Moyen Orient, des Arméniens, des Grecs…« penser la perte, c’est guérir de tout ce qu’on a perdu.. » dit Etienne Copeaux. Il y a eut des tentatives pour que chacune des communautés qui forment ce pays pensent à leur perte ensemble, mais peine perdue, le récit nationaliste est plus fort avec ses inepties historiques.

Alors il reste des milliers de personnes arrêtées, emprisonnées. 17.000 femmes, une centaine d’enfants en bas âge en prison avec leurs mères, le caractère arbitraire du système judiciaire, des chefs d’accusation irrationnels ou ambigus, la brutalité policière qui ne font que confirmer le lien systémique et historique du caractère autoritaire du régime turc.

Il faut donc écrire, créer dans un galimatias métaphorique comme l’a fait le journaliste Irfan Aktan qui écrivit un article sur les évènements d’Afrin » intitulé « Afrin zsmnkymlf » soulignant l’absurdité d’être journaliste aujourd’hui en Turquie.

Entretenir le secret sur les ressorts réels de la politique, produire un puissant outillage législatif de légitimation du pouvoir, surveiller, atomiser les groupes réfractaires, contrôler les mobilisations sociales en réorientant les individus vers une économie de marché où la réussite individuelle se fait au détriment du collectif (le syndicalisme turc n’a pas connu le déclin qui existe dans d’autres pays européens). Les intimidations, les actes de violence physiques autant de facteurs qui agissent sur la capacité des individus à s’engager et installe ou réinstalle une peur physique de l’Etat. Les années 1980 ont connu un schéma similaire : 650.000 personnes arrêtées, 210.000 procès, 30.000 opposants réfugiés à l’étranger. Précisons que l’Europe était déjà muette, s’intéressant plus à la stabilité du pays qu'à la défense des droits de l’homme dont elle "garantissait" déjà la défense par un discours plus que frileux. Alors que l’utilisation de la torture était courante.

La dislocation des oppositions ne date pas d’aujourd’hui, la phobie séparatiste (bölücülük) est un élément central de la disqualification des protestations. Si les années 2000 avaient laissé penser à l’acceptation par le pouvoir central de la « mosaïque ethnique turque », les années 2010 ont vu l’élément nationaliste largement reprendre le dessus.

Les derniers événements de l’actualité turque montrent que le gouvernement ne cède jamais devant les manifestations ou les grèves de la faim, seules les pressions extérieures des pays occidentaux semblent avoir un effet. Nous ressassons tous des chiffres invraisemblables : une dizaine de dirigeants de l’union des médecins en prison, des dizaines avocats, des milliers d'enfants emprisonnés (selon les chiffres de l’administration pénitentiaire turque), près de 250.000 personnes emprisonnées, un taux de remplissage des prisons avoisinant les 120%.

Nous rendons tous compte de vies brisées, d’élans démocratiques avortés, de faits qui ne seraient tolérés nulle part ailleurs sans soulever des hurlements d’atteinte aux droits les plus élémentaires, mais nous n’avons le droit de la part des gouvernements européens qu’à des reproches feutrés au gouvernement Erdogan. Ces derniers pris entre la gestion des réfugiés et des projections de géopolitique oublieuses des droits humains.

Ou bien la logique sécuritaire de la Turquie trouverait-elle un écho favorable dans nos régimes ? Apparaitrait-il comme le régime de l’avenir ? Alors, c’est à nous citoyens d’être vigilants. Les Etats en rupture avec l’universalisme des droits de l’homme ne restent jamais confinés dans leur zone et pratiquent une politique étrangère peu respectueuse des lois internationales. Les Etats européens prendront-ils leur responsabilité ? Ou penseront-ils naïvement que l’on peut toujours appliquer la politique du « containment » se berçant de l’idée d’une maitrise de la situation par un double discours, défendant à la fois les droits de l’homme, mais ménageant de façon inconséquente les « alliés » économiques ou stratégiques. Ce qui discrédite le discours universaliste et fait le jeu de pays comme la Turquie.

Quand les droits des citoyens et les garanties correspondantes sont anéantis, comme c’est le cas en Turquie, les droits de l’homme ou de la personne le sont également. Ne pas réagir et agir aux exactions commises en Turquie, c’est accepter là-bas, mais ici aussi, qu’exclure quelqu’un ou une catégorie de la population de la jouissance des droits civiques, c’est l’exclure de « l’humanité elle-même ».

L’art est un fait social sur lequel l’Etat turc entend bien avoir un regard. Usant pour cela des systèmes de défense collectifs : nationalisme, honneur et turcité, auxquels la grande majorité de son électorat participent, même si pour cela ils doivent faire preuve de « mauvaise foi »individuelle, en se masquant la réalité. Mais cette agrégation de « mauvaise foi » individuelle, soutenue institutionnellement sert de bases aux croyances collectives mises place par le gouvernement. On pourrait presque soutenir que c’est un procédé historique.

La reconnaissance de la légitimité n’est pas un acte libre de la conscience en Turquie, il faut que l’Etat contrôle tous les éléments qui induisent cette reconnaissance. Il y a peu d’outils qui permettent aux citoyens turcs de penser librement son adhésion à son gouvernement si ce n’est la forme incorporée de structure de domination : Turc/non Turc, Musulman/non Musulman, ennemi intérieur/ennemi extérieur, Turc blanc(élite kémaliste)/Turc noir (classes inférieures, paysans) auquel le président Erdogan s’identifie.

Quelle sera la position de l’Europe qui ne semble toujours pas saisir le lien étroit qui existe entre défense des droits de l’homme et sécurité de l’ordre mondial ?

A-t-elle décidé de n’être qu‘une puissance inutile ? Ou mettra t-elle en place un discours et des actions cohérentes d’assistance à la démocratie qui serait pour elle le meilleur garant de sa sécurité ?

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