La chasse aux médias critiques en Turquie: cadre conceptuel pour la mise en place d’une dictature



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Cinq journalistes condamnés à la prison ferme pour solidarité envers le journal « Özgür gündem », journal d’opposition pro-kurde. : Ragip Duran, Ayse Düzkan, Mehmet Ali Celebi, Hüseyin Bektas et Hüseyin Akyol. Ils étaient accusés, comme il se doit, de « propagande terroriste » en faveur du PKK. Le journal a d’ailleurs été fermé plusieurs fois, mais la profession avait lancé une campagne en faveur du pluralisme des médias, soutenue par des personnalités telles que Sebnem Korur Fincanci, militante des droits de l’homme et universitaire ou Erol Önderoglu, représentant de reporters sans frontières, les deux étant en passe d’être jugés. Ragip Duran a choisi quant à lui la seule voie qu’il lui restait, celle de l’exil.

On ne répétera jamais assez combien la liberté de la presse est l'une des garanties de la démocratie. Le maintien en détention de façon illégale des journalistes Mehmet Altan et Sahin Alpay signe par ailleurs la fin de l’Etat de droit en Turquie.

Si l’on considère que la démocratie est l’exercice du pouvoir qui procède de la volonté des citoyens , il est évident que ce citoyen doit être informé, notamment sur les projets de loi, les débats sociaux et autres. Pour ce faire, l’information doit être aussi libre et indépendante qu‘on l’espère en démocratie. Les liens de causalité pouvant exister entre médias et démocratisation ont été établis depuis de nombreuses années. La politologue Judith Lichtenberg parle même de l’existence d’un « dogme incontestable » à propos du lien entre démocratie et liberté de la presse dont découleraient les autres libertés politiques et démocratiques.

Attaquer, museler ou réprimer la presse dans son sens large et moderne (journaux, télévisions, radio, média du web ...) comme le fait le gouvernement turc, c’est rappeler que les régimes non démocratiques ne doivent leur survie qu’au contrôle de la liberté d’expression et d’information.

Journalistes, universitaires, syndicalistes ou militants, l’Etat turc s’attaque à tout et à tous ceux qui ont un rôle au sens de pouvoir ou d’influence sur des processus de réformes politiques ou sociales, restreignant encore par ses procédés les formes d’émancipation populaire qui ne sont pas si nombreuses en Turquie.

La politique de Erdogan concernant les médias est on ne peu plus claire, et l’AKP a bien compris les enjeux du champ médiatique. Si l’on prend l’exemple des transmissions télévisées, on note comment et très rapidement le gouvernement a eu une mainmise sur ce média. Dans un pays ou le lectorat n’est pas si développé, bien des régions ont une tradition orale forte ; la télévision est le réel miroir social dans lequel les spectateurs cherchent leur identité et celle du pays. Elle joue donc un rôle essentiel dans la redéfinition identitaire turque. Le groupe Dogus qui possède entre autre Star tv et une dizaine de radio appartient à un ami personnel du président Erdogan. D’autres médias sans entrer dans des liens directs ou amicaux avec le pouvoir soutiennent clairement et directement l’AKP : « Milliyet » par exemple licenciera plusieurs journalistes critiques envers le gouvernement entre 2010 et 2013.

Depuis 2010 les médias d’opposition sont sous pression croissante. Arrestation de Can Dündar et Ordem Gül du quotidien « Cumhuriyet », fermeture du journal « Zaman », plusieurs chaînes de télévision ont été fermées, IMC ou Zarok TV, par exemple qui se limitaient pourtant à des programmes culturels. Le plus souvent sous prétexte d’une proximité réelle ou supposée avec le mouvement kurde.

Ainsi tous les médias d’opposition qu’ils soient d’inspiration kémaliste, marxiste ou anticapitaliste (mouvement actif et traditionnel en Turquie) sont visés. Les médias en ligne qui témoignaient de la vitalité persistante de la société civile, puisque animés par différentes couches sociales de la société, sont devenus un enjeu croissant de la censure gouvernementale.

Il est donc évident que le champ médiatique est pour le gouvernement turc, un champ de forces et de luttes pour modifier les structures politiques et sociales du pays afin d’asseoir un Etat autoritaire.

Si le paysage politique turc et ce qu’il en laisse voir au travers de médias sous contrôle est toujours dominé par le patriotisme et le nationalisme, le troisième vecteur, la laïcité, est de plus en plus oublié. Entre l’injonction du « milliyetçilik » et celui du « vatanseverlik », patrie et nation , le citoyen turc est de plus en plus pris dans l’attitude binaire ami/ennemi qu’il connaît bien dans son histoire moderne et contemporaine. L’excellence turque érigée en dogme ne laisse place pour expliquer les problèmes qu’à l’agression extérieure ou à la trahison.

Mais les attaques constantes du gouvernement Erdogan contre les médias, mais aussi contre tous les acteurs d’une société citoyenne, montre combien la stabilisation politique est loin d’être gagnée pour le gouvernement. La Turquie, dans son histoire, a toujours su reconstituer un espace militant. En agissant en autocrate, le président Erdogan réveillera peut-être une mémoire collective en contexte autoritaire. Le contexte politique turc est particulier, bien de ses acteurs ne sont pas des « professionnels », le clivage entre élite urbaine et élite rurale est très prononcé dans la configuration des partis politiques. L’AKP a d’ailleurs pris appui sur ces intermédiaires du champ politique (associations, entreprises, milieu associatif caritatif ou couches sociales défavorisées) pour déployer l’Etat et mettre en place une censure et un contrôle des médias drastiques. La morale puritaine a remplacé la lutte contre le communisme avec le soutien d’une grande partie de la population qui ne voit dans la censure effrénée de ces dernières années qu’un outil légitime pour créer une convergence entre la religion majoritaire, le sunnisme et les normes morales républicaines.

L’investissement du gouvernement dans l’action sociale est un autre aspect de l’éviction de certains acteurs sociaux jugés trop dangereux. L’AKP ne s’est jamais désengagé de la sphère sociale et l’investit de plus en plus, en privilégiant différentes ONG. Il ne s’agit pas d’une mise en place de « droits » pour les citoyens les plus démunis, mais d’une forme religieuse de charité ou de bienfaisance qui ne fait qu’accentuer les mécanismes de domination.

Mais le gouvernement ne contrôle pas tous les intermédiaires de son mode de gouvernance (la rupture avec le mouvement guleniste en est la preuve). C’est très certainement pourquoi il désire briser toute opposition et contrôler les points d’insertion dans la société qui sont les plus importants comme les médias.

Alors quelles sont ou quelles seront les résistances en Turquie ? Y aura-t-il une convergence des luttes sociales, minoritaires et politiques ? L’Europe réagira t-elle enfin à la dérive autoritaire ? Tout cela n’est que suppositions.

Mais ce qui est sûr, en revanche, c’est que la liberté de la presse, d’informer sans censure ou pression, est si essentielle à la démocratie qu’elle ne peut être limitée sans mettre en danger les droits de chaque citoyen de tous pays, quel qu’il soit.


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