La cause juste, le double standard et le pragmatisme dans les relations internationales

Dernière mise à jour : 17 mars

Alain Navarra-Navassartian. PhD Histoire de l'Art, PhD Sociologie

Azerbaijani forces deliberately bombed the Republican medical center of Stepanakert, including the Maternity and Child Hospital in Stepanakert
Bombed maternity hospital, Stepanakert, Artsakh (Oct. 2020)

La guerre en Ukraine, la crise qu’elle suscite à bien des niveaux dans le monde occidental et son traitement par les instances internationales appellent à quelques réflexions. Il faut préciser le point de vue à partir duquel nous menons ces considérations : une association intervenant dans le domaine de la culture et des droits humains dans le sud Caucase et enTurquie ayant d’autre part comme président et directeur des français d’origine arménienne. Hyestart s’est engagée, notamment, pour la préservation du patrimoine culturel arménien en Artsakh, au travers du réseau de son board, aussi bien auprès des instances européennes, que de l’ONU ou d’autres organismes internationaux. L’Union européenne vient de signer une résolution sur ce patrimoine culturel le 10 mars 2022, reste à savoir quels résultats effectifs aura cette résolution. Mais là encore, la temporalité de la décision, même si nous ne pouvonsque nous en réjouir, ne cesse d’interpeller.


QU’EST-CE QUI CHOQUE LA CONSCIENCE DE L’HUMANITÉ ?


Carl Schmitt, auteur grandement discuté, écrivait : « On continue à dire qu’une guerre ne devrait être menée que ex justa causa : mais c’est là une évidence qui n’engage à rien, puisque tout souverain prétend être dans son droit et avoir raison ; que des motifs de propagande suffisent à lui interdire de tenir un autre langage ».


Les conflits se suivent, ne se ressemblent pas et ne génèrent pas les mêmes indignations : les conflits en Syrie, au Yémen, en Libye, en Somalie, au Darfour, ou en Artsakh n’ont pas eu le même traitement que ceux au Kosovo ou en Bosnie. Qu’est-ce qui fait intervenir un État, se réveiller une opinion publique ou prendre fait et cause pour un peuple en danger ?


Il faudrait tout d’abord se poser la question de «la conscience de l’humanité » qui reste à définir tout comme le contexte, le lien et le temps dans lequel s’échafaude ou s’exprime cette conscience. Pourquoi une telle mobilisation pour un conflit et un silence, parfois coupable, pour un autre ?


Il est évident que beaucoup d’Arméniens de l’Artsakh (comme de non Arméniens, d’ailleurs) ont souligné cette différence de traitement. Il ne s’agit évidemment pas de faire une hiérarchisation des victimes, ce qui serait abject, mais de réfléchir aux processus qui contredisent la prétention à l’universalité des droits humains et qui ne semblent s’appliquer qu’à certaines conditions. On ne peut que constater que chaque fois qu’un droit fondamental est bafoué ou violé, il ne déclenche pas la même batterie d’intervention. Encore une fois il ne s’agit pas de minimiser, un seul instant, la douleur, l’absurdité et le tragique qui s’abat sur la population ukrainienne. Nous nous battons depuis des années sur différents fronts des droitshumains pour ne pas penser qu’il y a des malheurs majuscules et des souffrances mineures.


Ce qui nous a interpellé, par contre, c’est dans le compte rendu des évènements de ces conflits, par exemple, la différence du traitement du discours politique de certains pays occidentaux ou la différence qui s’applique envers les régimes autoritaires aux origines de ces conflits. L’intervention de l’État russe n’a jamais été discutée, il était clairement établi qui avait tort. Dans le cas de la guerre azéro-arménienne, l’intention de l’État azéri sur la population arménienne du Haut-Karabagh n’a jamais soulevé aucune inquiétude. Et ceci malgré des discours performatifs du président Aliev particulièrement agressifs, ou des actes de violence envers le patrimoine culturel arménien, malgré le cessez-le-feu. C’est pourquoi nous nous sommes interrogés sur ce que l’on considère les mauvaises intentions d’un État et selon quels critères ?


Si nous devons parler d’intentions, les pays occidentaux ont fait preuve de beaucoup de bonnes intentions qui se sont exprimées par des discours qui articulaient faits et évènements en faveur du président Aliev. Dire l’évènement a été un enjeu de taille dans ce conflit. Il fallait bien démontrer la soi-disant inintelligibilité du processus qui a amené à ce conflit qui était montré comme seul conflit territorial alors que sa complexité était niée. (cf.textes Hyestart).


Dans le conflit russo-ukrainien, la présentation du pouvoir de Poutine par l’Occident repose, à juste titre, sur la domination et l’acceptation par ce pouvoir d’un type de légitimité reposant sur des valeurs et des normes privilégiant l’usage de la violence, mais qu’en est-il du pouvoir de Aliev ou de Erdogan par exemple ? On n’a jamais rencontré le même tollé général contreles logiques violentes du président Aliev. Tout en précisant qu’il existe des rationalités diverses dans les causes des guerres.


Le mot « démocratie » utilisé à l’envie dans les programmes post-conflits proposés aux Arméniens d’Arménie fonctionne comme un « signifiant imaginaire « que l’on peut opposer aux totalitarismes (quant aux Arméniens de l’Artsakh, leur sort semble scellé, par le gouvernement arménien lui-même, qui ne cite plus le statut qui attend cette population qui est pourtant en danger de mort).


L’articulation de la démocratie et des contingences du néolibéralisme est le produit d’une histoire occidentale et son universalité n’est pas facilement reproductible, alors dans certains cas, il s’agit moins, d’offrir une possibilité de discussion ou de médiation qu’une affirmation et une décision péremptoire à des populations qui dérangent la politique du double standard parleurs revendications déplacées. Il n’y aurait de droit que dans un ordre guerrier ? Mais si la guerre est devenue le « crime » par excellence, il faudrait que, quel que soit celui qui la mène,il soit défini comme un criminel.


Pourquoi le déploiement de la force militaire russe met en danger les normes légales et rationnelles mises en place par l’occident et pas dans le cas d’autres régimes autoritaires ? Ces doubles standards, à l’œuvre dans les politiques occidentales permettent à ces régimes d’interdire la pratique éthique et politique de la reconnaissance de l’autre et de favoriser le discours antagoniste ami/ennemi, de définir l’ennemi par sa nature et pas seulement par ses actions.


ETHIQUE DES RELATIONS INTERNATIONALES ?


On a longtemps cru que, dans un monde interdépendant, une guerre serait trop coûteuse, même pour la Russie, il va falloir réviser notre jugement. Le monde des « commerçants » semble s’opposer à un autre, celui des « héros protecteurs et virils ». Je n’ai pas les compétences pour analyser ce conflit, mais on pourrait juste souligner que l’Occident ne semblait pas semblait ou ne voulait pas être trop « choqué » par les victimes civiles dans les deux camps durant la guerre russo-ukrainienne de 2014-2015. A présent l’Ukraine est devenue l’enjeu, sa population, la victime de perceptions divergentes et peut-être irréconciliables entre un occident qui désigne ses « méchants » et s’offre une « guerre juste » et la Russie qui craint que l’Ukraine soit une « arme occidentale ». Mais ce qui nous intéresse ici, c’est de souligner que l’ordre international implique, évidemment des règles et des normes qui sont censés agir sur le comportement des acteurs du système mondial, mais que cela est à géométrie variable et se résume à de simples stratégies de puissance, comme dans ce conflit russo-ukrainien.


Qu’y peut y croire encore, si l’on avance une éthique des relations internationales ?


Pour les populations arméniennes de l’Artsakh, libyennes, ou syriennes ces traitements différenciés sont un déni d’égalité qui mettent en question les conceptions universelles de justice. Comment alors pouvoir définir ce qui est commun ? C’est une expérience de la discrimination particulière, puisqu’on renvoie ces populations au fait qu’elles ne sont pas égales en droit à d’autres. Je prendrais un seul exemple : la demande de gratuité totale des transports publics pour les réfugiés ukrainiens. Pourquoi pas la gratuité totale des transports pour l’ensemble des réfugiés ? Il suffit de lire les déclarations des politiques bulgares ou hongrois pour comprendre de quelle discrimination on parle.


Cette guerre aura un coût élevé pour les Ukrainiens avec ses milliers de victimes et les réfugiés, pour la Russie également mais aussi, symboliquement pour le monde occidental : le modèle de justice et les représentations que les sociétés occidentales se font d’elles-mêmes est remis en cause.


Le maintien de la paix et de la sécurité est au cœur des relations internationales, mais entre interventions musclées ou incohérentes, entre opportunisme et « guerre juste », entre bonnes intentions et intérêts économiques, le pragmatisme l’emporte souvent sur le principe de justice qui devrait prévaloir, c’est du moins ce que l’on nous répète à l’envi.


Si on s’intéresse à l’intervention internationale ces dernières années (sanctions, déclarations, intervention militaire, etc.), on ne peut que constater une politique marquée par le double standard. Les éléments discursifs ou les moyens utilisés sont variables selon les intérêts en jeu. Il suffit de comparer les situations de crise et leur traitement au Kosovo, au Darfour, en Somalie ou au Congo. On ne peut donc plus s’étonner que l’on s’interroge sur le traitement équitable des crises par la « communauté internationale ». Expression qui semble exprimer une conception harmonieuse du système international par la mise en vigueur de ses forces unificatrices, mais qui est des plus ambigüe.


Il ne s’agit pas d’être naïf et nous sommes conscients que les interventions internationales sont sujettes aux contingences du moment. Et nous entrons dans le champ miné de la morale et de l’éthique. Mais il y a ce que Weber appelait la « morale de la responsabilité » qui devrait dépasser le simple raisonnement comptable, et j’entends par comptable, pas seulement les intérêts économiques, mais aussi les visées idéologiques, comme la partition ami/ennemi que nous vivons en ce moment même au travers de cette guerre désastreuse.

La rhétorique creuse de l’intervention juste et son inaccomplissement (il ne semble pas y avoir de troupes occidentales engagées dans le conflit russo-ukrainien, par exemple) qui crée des attentes dans l’opinion mondiale comme chez les victimes, jette un discrédit sur le concept et ne peut rendre que suspicieux toutes motivations réelles ou supposées des états et des organisations internationales.


L’ensemble de l’équipe de Hyestart a pu constater combien le discours et l’attitude des divers hommes et femmes de pouvoir que nous avons rencontrés, concernant la défense du patrimoine culturel arménien, étaient lié à divers intérêts autre que le respect des droits humains, sans pour autant mettre en doute leur bonne volonté.


DANGER DU DOUBLE STANDARD


Il est aisé pour les États autoritaires de pointer du doigt la façon dont les pays occidentaux ne respectent pas les valeurs qu’ils prônent, leur permettant de justifier leurs propres violations graves des droits de la personne. L’absence d’éthique dans l’engagement ne fait qu’apporter des arguments aux leaders des régimes autoritaires (tout système politique, qu’il soit démocratique ou autoritaire, doit conserver un certain niveau de légitimité afin d’assurer sa persistance sur le long terme) qui s’appuient sur les manques, les tergiversations ou les incohérences de certaines interventions ou non interventions des pays occidentaux. Les différents épisodes qui ont conduit à cette guerre russo-ukrainienne le démontre assez : les réactions, les discours ou les actes mêmes des pays occidentaux dont les USA après la guerre de 2014-2015 ont conduit Poutine à établir un discours nationaliste de mise en danger du pays par les forces occidentales prêtes à « envahir la Russie », discours qui permet aussi, de maintenir la croyance que les institutions politiques existantes sont les plus adéquates pour la société dans ce moment de crise. Ainsi, le discours nationaliste soutenu par des stratégies de légitimation pointe facilement les manques de la prétention universaliste occidentale. Les revendications de légitimité, bien formulées et orchestrées, deviennent un outil efficace pour orienter les perceptions de légitimité de la population en général.


Les modes d‘engagement des membres de la communauté internationale entraînent des répercussions dans les pays à régime autoritaire, on le constate en Russie, mais aussi en Azerbaïdjan ou en Turquie. Les défaillances du système universaliste occidental autorisent des revendications de légitimité fondées sur l’idéologie. Le nationalisme permettant d’écrire un récit exclusif qui souligne la position particulière de la nation (russe, turque ou azérie) par rapport aux autres pays.


On comprend que la stabilité mondiale est fondée sur la conciliation entre les principes éthiques universels et les asymétries de pouvoir. Ce pouvoir qui semble s’éloigner de l’Occident puisque de nombreux pays se soustraient à la portée des normes mondiales sur les droits humains, la justice pénale internationale, l’État de droit, etc. Il y a donc un réel intérêt à renforcer un ordre mondial fondé sur des règles, des normes et des valeurs, mais il ne s’agit pas de l’affaiblir en continuant à soumettre les « autres » à des normes tout en s’en dispensant ou en démontrant une indignation éthique sélective à a fois des gouvernements mais aussi des commentateurs et des institutions internationales.


Le décalage entre rhétorique universaliste des principes de l’Occident et la poursuite particulariste des intérêts économiques, géopolitiques et autres devient de plus en plus insoutenable. Comment vouloir, alors, incarner un « leadership moral » ?


L’ÉTHIQUE ?


L’architecture normative dominante de l’ordre international se fait par le jeu du pouvoir, mais aussi des idées et des valeurs. Tous les conflits sont sous-tendus par des contestations éthiques, la lutte pour le pouvoir est sous-tendue par des contestations éthiques. Mais la société internationale ne semble pas homogène en matière des droits humains, on brandit, certes, des rapports onusiens, d’Amnesty international ou de Human Right Watch pour sermonner certains pays, mais pas d’autres. La bonne conscience a la mémoire courte. L’histoire est pleine de ces épisodes sanglants ou de ces manquements aux droits fondamentaux de l’homme sans que l’on veuille s’y appesantir au nom de concept glissant comme l’équilibre des forces, je ne peux que citer le remarquable ouvrage de Gary. J.Bass, professeur de sciences politiques à Princeton : "The blood telegram. Nixon, Kissinger and a forgotten genocide" qui pointe avec un regard nuancé, mais sans complaisance, la juxtaposition de la géopolitique et de la crise humanitaire, durant les évènements qui touchèrent le Pakistan en 1971. Mais nous punissons Assange, Chelsea Manning ou Snowden.


Des millions de Syriens ont été jetés sur les routes de l’exil, des millions d’euros ont été payés à la Turquie pour « garder » ces réfugiés. Un ministre bulgare décrit les réfugiés ukrainiens comme « intelligents, éduqués, et hautement qualifiés» et les compare aux « autres ». D’autres leaders européens soulignent qu’ils sont européens et donc qu’il ne se trouve aucun terroriste parmi eux.


Il ne s’agit pas de comparer les douleurs, les drames et la tragédie que vivent les réfugiés de tel ou tel pays, ce serait honteux, mais de relever que le double standard de la prise de position crée un droit légitimé par l’Occident à offenser, agresser ou exterminer certaines populations et pas d’autres par des régimes autoritaires « adoubés » par le monde occidental.


Il est évident qu’étant un individu d’origine arménienne, je ne peux que relever la différence de traitement pour la population arménienne de l’Artsakh : peu ou pas de réactions à l’utilisation d’armes chimiques, à l’utilisation des mercenaires syriens, aux scènes de torture sur la population civile, etc. Une valse-hésitation qui permettra à Aliev de mener sans problèmes sa politique agressive contre la population arménienne du Haut-Karabagh. Je ne reviendrai pas ici sur les inconséquences du gouvernement arménien (cf texte blog Hyestart). L’effort de sécurité a été partial et exclusivement en direction de l’Azerbaïdjan, ce qui a permis de façonner la réalité dans la logique étroite de la présentation des faits par l’État azéri.


Harry Truman se plaisait à dire qu’il ne pouvait y avoir « aucun compromis avec le mal », vraiment ? Joe Biden qualifiait Poutine de « tueur » avant l’attaque contre l’Ukraine, dans un discours qui montrait les traces du passé de la guerre froide, mais pas un mot sur d’autres « tueurs » autorisés. Le spectacle du « moi bienveillant » contre « l’autre malveillant » se joue toujours avec succès. Les relations de pouvoir sont impliquées par un certain nombre d’idées, d’intérêts et de compréhension partagés en termes d’aspects culturels, raciaux, géopolitiques, militaires et économiques.


Hyestart s’est battu sur bien des fronts pour faire prendre conscience du danger encouru par le patrimoine arménien du Haut-Karabagh et par la population, mais il faut reconnaître que nous avons souvent soulevé un certain agacement. La volonté des institutions internationales d’engager des ressources pour condamner et agir contre l’oppression et la violation des libertés d’un peuple s’effectue plus en fonction des relations économiques, militaires ou géopolitiques qu’en fonction des droits humains bafoués. D’autant plus que dans le cas de la population arménienne du Haut-Karabagh, le gouvernement arménien semble ne vouloir en rien déranger un processus néo-libéral de pacification de la région après avoir perdu ou joué - comme on voudra - la vie de 5000 personnes dont la plupart étaient de jeunes gens.


Il n’en reste pas moins que ces jeux de pouvoir internationaux ont pour effet l’invisibilisation de la souffrance de certaines populations.


La vision de ce qui est le « mal » semble donc intentionnellement articulé pour servir de moyen de façonner nos attitudes politiques et notre imagination sur la façon dont nous voyons, pensons et agissons sur les questions de sécurité. L’ensemble articulé par de fortes interactions entre des acteurs privilégiés : États, médias, élites économiques, etc. Mais à ce jeu de la définition des ennemis à vaincre ou des violations qui ont le droit à notre attention, nous finissons par bafouer nos propres valeurs et en fin de compte nous mettre en danger.


Que l’on me comprenne bien, je ne défends pas Poutine ou un autre leader de régime autoritaire, mais je m’interroge juste sur la différence de traitement (militaire, humanitaire, médiatique, etc.) pour des situations similaires qui font des milliers de victimes, font des populations entières de réfugiés et mettent à mal des concepts fondamentaux : exclusion/inclusion, démocratie, citoyenneté, confiance/méfiance, place de l’individu et conscience individuelle dans la société.


SANCTIONS OU LOGIQUE DU COMPROMIS ?


Nous arrivons, ainsi, à une politique de l’UE pour les droits humains qui est criblée d’incohérences, voire d’inefficacité et qui mine des résultats notables. L’Union européenne est l’union économico-politique qui prend le plus de sanctions à l’étranger mais très peu, voire jamais dans son propre espace. Même en cas de violations de droits fondamentaux, le cas de la Pologne ou de la Hongrie en sont les parfaits exemples. Aussi on ne peut que constater le décalage entre l’idée même de sanctions et toute la politique européenne de compromis et d’accommodement mutuel. Si il y a une importante littérature scientifique sur l’environnement structurel dans lequel la politique commune de sanction a émergé (cf.Bibliographie) il y en a peu sur la légitimité et le caractère approprié de la politique des sanctions de l’UE en général.


En fait, il ne s’agit pas de sanctions économiques ou d’ostracisme traditionnel, le fait de faire une chasse aux artistes russes, de leur interdire des représentations ou d’annuler des évènements artistiques ou de supprimer un cours sur Dostoïevski ne semble pas être le meilleur moyen de soutenir les opposants au régime de Poutine qui ont pris des risques ces derniers jours et parmi lesquels se trouvent un grand nombre d’artistes et d’acteurs du monde culturel et intellectuel. Ces sanctions ne peuvent que conforter une population qui, au travers des discours nationalistes du Kremlin, voit le monde occidental comme l’éventuel envahisseur et destructeur de la civilité russe.


On aura compris que notre interrogation porte sur le fait que le monde occidental se montre si conciliant avec certains régimes autoritaires et pas avec d’autres. Bien sûr, on pourra avancer « la casuistique des décisions », la nécessité du compromis. On pourra même, puisque l’on parle d’éthique, dire qu’il ne s’agit que d’une pastorale pour les dévots des droits humains. Mais, on pourrait aussi insister sur l’intersection nécessaire entre éthique et politique. Prendre la mesure des phénomènes de puissance qui caractérisent les relations internationales ne doit pas signifier, pour autant, que l’éthique soit hors propos, mais devrait nous amener à repenser la manière dont s’articulent ses exigences avec le réalisme de situations données. Ce que posait clairement une des grandes figures des sciences politiques, Stanley Hoffman : "Etant donné la nature de la politique internationale et les contraintes qui s'exercent sur toute politique étrangère, quelles sont d'une part les limites morales que les acteurs (États, organisations internationales, régionales, acteurs transnationaux...) doivent respecter et d'autre part les objectifs moraux qu'ils doivent se fixer ?". Pour rappel, il fut l’un des premiers à plaider pour une éthique des relations internationales. Poutine offre un grand avantage au monde occidental : on peut définir clairement son régime, sans ambiguïté. Mais qu’en est-il pour les « partenaires » nécessaires dans cette période de conflits autour des énergies, comme la Turquie ou l’Azerbaïdjan ? De quel régime parle-t-on ? De « démocrature » terme popularisé par Pierre Hassner ?


Mais les renégociations perpétuelles face aux contraintes du réel, si elles ne sont pas tempérées par une éthique du politique, peuvent conduire à n’avoir qu’une représentation purement instrumentale de la démocratie et de ceux qui l’incarnent. Nous ne serions plus que dans des « post-démocraties », néologisme formalisé et popularisé par le sociologue britannique Colin Crouch qui l’applique à un système politique qui derrière les apparences de la démocratie prive le peuple de son rôle politique, une pseudo démocratie privée de toute substance. Concept utile pour décrire l’affaissement, et le sentiment d’impuissance et d’éloignement que les peuples ressentent à l’égard de leurs gouvernants. La montée en puissance des firmes transnationales, des organisations internationales et de la technocratie signe l’invasion des intérêts et des normes privées au cœur de la sphère publique et des appareils d’État.


Il ne s’agit pas d’avoir une conception naïve de la nature humaine qui défendrait un finalisme des valeurs mais il faut bien noter que le jeu des intérêts géopolitiques, économiques, énergétiques et autres conduit à une séparation croissante entre ordre du marché et ordre des droits humains.


Qui pourra croire encore à la loi internationale, si tous les jours, nous constatons que l’impunité de certains soutenue par les déroutes stratégiques occidentales laisse le champ libre à des crimes commis par des États félons ?


La détermination occidentale face à l’attaque russe est importante puisqu’il faut de la détermination pour affirmer des valeurs, mais cette affirmation doit être la même face à tous ; si nous n’acceptons pas que ce soit l’autorité qui édicte la loi mais la vérité, alors nous devons appliquer ce précepte à tous, et pas seulement au méchant désigné.

Quelle exigence de justice avons-nous ?


Nous contenterons-nous d’articuler des théories normatives qui puissent guider notre comportement en systématisant nos jugements moraux, afin de produire des réponses moralement correctes ? Une sorte de réalisme moral. Mais la morale ne se conçoit pas sur le modèle de la législation, il est important de la ramener à nos pratiques, nos motifs d’agir ou pas.


Il est normal de réagir et d’agir devant des centaines de milliers d’individus chassés de chez eux, devant les atrocités de la guerre en Ukraine, mais il est tout aussi nécessaire de se révolter contre les atrocités et les crimes de guerre commis dans le Haut-Karabagh contre la population arménienne, au Yemen, en Libye ou en Syrie.



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