De l'appartenance à l'identité: champ politique, démocratie intracommunautaire et culture citoyenne

Alain Navarra-Navassartian



Un itinéraire personnel ne peut être mis à part d’évènements collectifs qui sont à l’origine même de la communauté à laquelle je pense appartenir : les Français d’origine arménienne. La communauté d’origine, la langue, la culture, la religion renvoient dans ce cas au lignage, à la famille. L’enracinement dans une origine reste, semble-t-il, essentiel. Non pas dans un sens nostalgique et, encore moins, dans le sens d’une idéalisation de la race. Mais cette identité objective (être d’origine arménienne) et les divers facteurs qui composent cette identité doivent me permettre de chercher le global dans le local. De situer les identités singulières à la jonction de la vie familiale ou privée et celle plus large de la société et de la nation.


Il a fallu, pour mes grands-parents, trouver un nouveau projet de fondation, qui les a entrainés à inventer, recommencer, réapprendre et habiter un pays d’accueil. Ils sont passés par le recommencement, mais sans rupture complète : certaines traditions maintenues, la langue arménienne, la religion et même, la langue turque, utilisée pour l’entre soi qui excluait les enfants. Une situation qui les a placés dans un espace transitionnel.
 Un processus d’enracinement au sein duquel se trouve la dualité : s’intégrer, mais avec une peur vivace de l’assimilation.
 Cette dualité, ils me l’ont évitée. L’hétérogénéité possible dans les référents identitaires est une base importante de leur éducation. Aucune trahison dans un faux pas à la tradition, et je n’ai jamais eu à porter la « fidélité » absolue dans la lutte jamais achevée de la libération du trauma collectif. Mon engagement pour la reconnaissance du génocide, et pour que l’histoire de ce peuple soit écrite comme il se doit, est un engagement personnel, je dirais plus, un engagement citoyen. En raison de ce passé terrible, ils m’ont transmis la volonté de promouvoir la différence et la lutte contre les exclusions.


Le primordialisme d’une vision communautaire mettant en exergue les « caractères inaltérables d’être né dans une communauté religieuse particulière, de parler une langue particulière et de soutenir des pratiques sociales particulières » (Geertz.1963) n’est plus réellement d’actualité. Comment analyser ces liens ineffables ? Et cela ne serait-il pas plutôt une « trappe ethnique infantile » ?

La conscience qu’un sujet a de lui-même est, certes, marquée par des catégories d’appartenance (état-civil, statut, rôles, lignage, etc.), mais présente aussi une face subjective, celle qui exprime sa singularité individuelle. L’identité subjective est un processus, une mémoire, mais aussi un projet et une virtualité. Puis-je me définir, seulement, en fonction de catégories, fournies par la communauté arménienne, et qui seraient censées organiser ma représentation du monde social?


Ma réponse est clairement, non. Pourquoi ?
 Ne revenons pas sur la construction identitaire, traitée dans un texte précédent, mais soulignons, cette fois, la capacité d’intervention dans la communauté. La possibilité ou non et les modalités de l’action dans la communauté. Suis-je autorisé à intervenir ? A dire ou à agir ? Dans quels cadres et pour quel projet social ? 
Ne pouvant généraliser, je suis obligé d’employer le « je ». Donc j’ai eu ces dernières années l’impression d’une imputation de l’identité communautaire arménienne, d’une imputation de l’identité ethnique et l’adoption d’une politique qui définit cette communauté : mémoire, commémoration et parfaite intégration.
 J’ai souvent pensé que c’était plutôt un modelage culturel de la mémoire qui était le fait à la fois du pays d’accueil (la France), mais aussi de la communauté. Un passé, y compris personnel, qui ne pourrait être relu qu’au travers des représentations d’une génération particulière ou d’un Etat qui saisit bien les enjeux, locaux ou internationaux, des pratiques commémoratives.
Commémoration qui ont, peu à peu, évincé tout pratique manifestante. Même si certaines commémorations répondent aux caractéristiques de l’action collective, c’est le jeu des aménagements de la manifestation, les prises de distance ou pas des autorités qui marquent l’aspect politique de l’évènement. Ce qui semble avoir changé depuis ces vingt dernières années, c’est que le public des commémorations agit en substitution de la base militante et non plus en renfort.
 Sommes-nous donc contraints à être bloqués entre notre mémoire propre et celle du groupe ou celle que l’on voudrait nous imposer ? Constamment placés à la jonction du personnel et du social ?


Nous nous construisons lorsque nous nous souvenons et cette mémoire crée le sens de l’histoire mais, finalement, toujours un sens partiel et qui est l’un des points de vue possibles sur notre histoire collective. Plusieurs mémoires traversent aujourd’hui la communauté arménienne. Cette diversité est la bienvenue. 
Je ne parlerais pas de génération (je suis la troisième), mais de ma réaction personnelle à la généralisation du statut de victime qui a conduit à la dépolitisation des enjeux du passé.
 Le sens de l’histoire semble parfois s’effacer devant la « sensibilité » au malheur des victimes. Je regrette, parfois, cette mémoire décontextualisée et dépolitisée. Il s’agit bien de rappeler sans cesse, que par-delà le cas arménien, c’est la destruction d’êtres humains sur l’unique base de leurs différences ethniques, culturelles ou religieuses dont il s’agit de se souvenir. Et que l’unique voie, pour une reconnaissance du génocide par la Turquie, est la démocratisation de ce pays. Même lorsque le gouvernement oublie, lors du dîner du CCAF, en 2018, de souligner la responsabilité du pays dans le génocide et l’action liberticide du gouvernement Erdogan.
 La mémoire et ses usages sont donc politiques, dans le cas arménien cela est particulièrement évident, j’ajouterais éthique et politique et pas seulement historiographique. Le travail historiographique est lié aux usages politiques du passé, puisque lié à un conflit politique, qui a éclaté dans le passé, mais reste ouvert aujourd’hui, notamment au travers du négationnisme. Quant à la production historiographique arménienne et la gestion de la mémoire du génocide, elles sont inséparables d’attentes politiques qui ont été fructueuses, en grande partie. La reconnaissance civique a été inscrite dans la loi française. C’est parfois la reconnaissance éthique du génocide qui semble faire défaut.
 Le politique et le champ politique font donc bien partie de la communauté arménienne. Mais comment cela se traduit-il ? Y a-t-il une forme démocratique dans la représentation de la communauté ? A quel type de leadership est-on confronté ?


Il semble qu’il y ait souvent un caractère institué dans le groupe : rôles hérités, appropriés ou surveillés. Souvent les émotions victimaires s’introduisent dans des luttes ou des discours qui devraient être essentiellement politiques et brouillent les déterminants sociaux de l’action collective. Le groupe arménien, lorsqu’il apparait dans les médias, lors de certaines manifestations, n’a ni âge, ni sexe, ni différenciations sociales. Les logiques d’adhésions sont décrites par les observateurs, comme essentiellement affectives : un constant mécanisme de répétition, des héritiers de victimes, éternellement victimes.
 L’absence de caractérisation sociologique pose un constat d’hétérogénéité sans ordre, ni prévalence et aucune logique d’adhésion n’est retenue autre que celle d’une mémoire victimaire. Cela laisse peu de place à d’autres déterminants de l’engagement et ouvre la voie à un discours de disqualification de la demande de reconnaissance du génocide par la Turquie et au négationnisme.
 Lors de diverses réactions et prises de position des responsables communautaires, lors d’évènements politiques touchant la communauté arménienne, c’est la question du champ politique intracommunautaire qui s’est posée à moi. Plus simplement, qui parle en mon nom et pourquoi ?
 On peut se poser la question de savoir si la reconnaissance du génocide par l’Etat français et certaines revendications des entrepreneurs ethnoculturels ne s’est pas traduit par la cooptation des élites et par la formation de clientèles, ainsi que par une différence assignée : une identité sociale d’une grande intensité émotionnelle que d’autres solidarités ne peut prodiguer ?
 Il semble que la communauté soit pressée de laisser le politique derrière elle. La valeur du groupe étant en général, depuis quelque temps, attachée au succès économique plus qu’au pouvoir politique (bien qu’il y ait 5 députés d’origine arménienne). Mais ces succès économiques ne garantissent pas la valorisation per se (juste parfois un narcissisme collectif).


La communauté ethnique n’est pas seulement une entité sociale, un réseau de relations interpersonnelles, ni seulement une entité économique ou un réseau économique et ne peut pas être limitée à ses dimensions culturelles. Elle est également une communauté politique.


Ce n’est pas parce que la communauté arménienne de France n’a pas d’Etat qu’elle n’utilise pas des moyens de gouvernance. Elle a un ensemble de relations avec un autre ensemble, institutionnel, plus vaste et qui agit en retour sur elle, de façon plus ou moins masquée.
 Le politique étant compris dans une approche générale :

« La politique se rapporte à des évènements qui ont trait à la détermination et à la réalisation d’objectifs publics et/ou à la distribution différentielle, ainsi qu’à l’utilisation du pouvoir dans le ou les groupes intéressés par ces objectifs ». (Marc Swartz).
 Mais quelles sont les ressources, les actions ou les occasions d’action qui forment le champ politique de la communauté arménienne ou quel intérêt portent les membres de la communauté à ce champ d’action politique ?
 Première constatation, l’action politique est conflictuelle, la constitution avortée d’un Comité des Arméniens de France (CAF) le prouve. Autre constatation, la fluidité de ce champ politique : le contenu et les personnes qui y participent changent avec les circonstances (ce qui n’est pas spécifique au cas arménien). Par contre, il y a peu ou pas d’évaluation du leadership communautaire : la représentativité des élites et du leadership, la démocratie au sein des organismes communautaires, la relation au pouvoir politique national, les contradictions au sein de la communauté constituent des enjeux peu souvent abordés, voire occultés. Souvent justifié par le dogme d’un consensus à maintenir.
 Mais on rencontre, pourtant, dans la communauté arménienne, une grande diversité d’orientations et de polarisations qui expriment la richesse et les contradictions intracommunautaires de sexe, de classe, confessionnelles ou sociales. Ce qui infirme la perspective selon laquelle le groupe constitue un groupe de pression homogène dans la sphère politique, qui au nom d’identité affective (génocide) ou instrumentales interviendrait de manière efficace (retoquage de la loi conte le négationnisme du génocide.2012).

La communauté ethnique est, aussi, une construction socio-politique qui définit les frontières de son identité collective, s’organise et coordonne son action collective (Higham). Il s’agit bien, alors, d’envisager l’ethnicité comme un mouvement social, l’affirmation identitaire doit aussi pouvoir participer aux débats de société plus généraux. L’affirmation de la différence doit aller de pair avec l’affirmation des droits de la personne, du citoyen et des valeurs universelles. La mobilisation ethnique doit refuser l’enfermement dans l’identité ethnique, où on la cantonne souvent (Wieviorka, Lapeyronnie).
 L’identité arménienne est aujourd’hui une catégorie dynamique qui s’élabore de plus en plus dans un rapport inclusion/exclusion des différents marqueurs identitaires, qui s’altèrent ou divergent par le passage du temps. On sort d’une éthique de l’authenticité qui enferme l’arménité dans des catégories hermétiques.


Qui définit les questions qui influeront sur la définition sociale du groupe ? Les élites ? Qui sont-elles et de quel droit tiennent-elles la coordination de l’action collective ? Quelle est la distribution du pouvoir et de l’autorité ?
 A première vue, on a l’impression que le champ d’action politique n’a pas ou presque pas de caractéristiques formelles : c’est plutôt un réseau de relations interpersonnelles et des pratiques sociales.


« Quels sont les circuits qui expliquent que certains hommes puissent en commander d’autres, comment les relations de commandement et d’obéissance s’établissent-elles ?
 Les sociétés non étatiques sont celles où le pouvoir se trouve dans les circuits pré-politiques, ceux qui créent la parenté, la religion et l’économie » (Balandier).
 La distribution du pouvoir et de l’autorité se manifeste dans le type de structure. Certaines organisations dominent, à cause d’un prestige basé sur l’ancienneté, sur des succès antérieurs ou sur le nombre de ses membres (UGAB, FRA, etc.). On peut constater que le contrôle du système inter-organisationnel et de son centre de décision est souvent source de conflits. Mais il ne s’agit pas de conflits politiques, à proprement parlé, car la peur de montrer une absence de cohésion sociale de la communauté entraine une conception apolitique de la communauté arménienne. Cette orientation apolitique entraine, souvent l’absence de structures organisationnelles valides et de stratégies pour institutionnaliser un conflit avec d’autres groupes (le jugement rendu par la Cour européenne des Droits de l’Homme. 28/11/2017).


J’appartiens à la troisième génération de ... quoi ? Arméniens de France ou Français d’origine arménienne. Ou à la première de la mixité, avec un père italo-Américain ? L’identité se gagne dans un processus de constante reconstruction qui ne va pas sans conflits et tant mieux. L’évolution, l’affirmation et la modification d’une communauté sont, aussi, déterminées par les actions de ses membres pour prendre part à ce processus. Quant à moi, pour que ce processus puisse m’intéresser, il faut qu’il y ait de la place à un fonctionnement plus démocratique au sein de la communauté.


Qui parle en mon nom ? Grâce à l’engagement d’un grand nombre d’Arméniens nous avons trouvé des voix pour dire qui nous étions, notre parcours y compris dans l’histoire de France moderne et contemporaine, alors il serait temps que chaque citoyen d’origine arménienne puisse exprimer sa voix singulière dans une pratique plus démocratique de la représentation communautaire.


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