Caucase : les droits LGBT sont des droits humains comme les autres



Cartographier le contexte politique et culturel en rapport avec la problématique LGBT dans le Caucase était le but de ces rencontres de Milan, organisées fin juillet par les départements d'anthropologie sociale, de psychologie sociale et de sociologie de plusieurs universités italiennes. L'une des finalités est d'en tirer les conséquences pratiques de la visibilité (ou non) de ces identités dans les espaces publics des différents pays de la région.

Le contexte de violence politique, de montée des nationalismes, de guerres latentes ou un contexte d'avancées légales ont-ils des conséquences sur l'existence, l'accès aux soins, voire la survie d'individus au coeur de mutations sociales, souvent mal perçues par l'ensemble des sociétés caucasiennes ?

L'ancrage sociétal de la culture patriarcale entretient une vision négative de l'homosexualité. Cette transgression est dès lors vécue comme une réelle menace pour la cohésion de la société. Il n'en reste pas moins que la place accordée aux minorités sexuelles dans l'espace public révèle une imposition d'une pression conformiste, nationaliste en regard d'un conformisme identitaire et sexuel.

Mais est apparu parallèlement un ensemble de "militants" ou défenseurs des droits LGBT qui redéfinissent l'espace public, tout en définissant une émancipation individuelle, mais également collective puisque cet affranchissement passe par un questionnement complexe de la société dans son ensemble.

Pour reprendre l'expression de Judith Butler, les "corps vulnérables" des individus LGBT existent, mais leur valeur et leur dignité existentielle, sociale et politique ne sont pas reconnues.

Pour rejoindre Jürgen Habermas, l'exclusion des couches "inférieures", mobilisées culturellement et politiquement, provoque déjà une pluralisation de la sphère publique et ceci est d'une extrême importance dans l'ensemble de ces pays.

Le caractère patriarcal de la famille, qui a formé le noyau identitaire de ces sociétés, est également le lieu de formation des expériences psychologiques.

Depuis que les militantes féministes ou de défense des droits des femmes ont souligné leur exclusion de la sphère publique, il y a une réelle compréhension de la nécessité d'une perspective d'universalisation des droits civiques, mais aussi du fait que les luttes féministes et pour les droits LGBT sont encore intimement liées. Souvent les féministes questionnent la sexualité et la diversité de genre, notamment en Géorgie. L'exclusion des femmes et de ce qui est "féminin" de la sphère publique et politique n'est pas contingent, mais pensée de façon déterminée. Nous en sommes pour l'instant à l'absence d'un langage commun entre une sphère publique représentative du pouvoir traditionnel et une "contre-culture" refoulée. La finalité serait de faire accepter une "autre" culture. Les minorités au sein des minorités nous éclairent sur les dynamiques sociales et politiques générales.

L'analyse de la situation des minorités sexuelles et de genre reste trop systématiquement proche des modèles occidentaux. Les dynamiques de ces pays ne répondent pas aux mêmes critères de catégorisation pour des raisons diverses : visibilité, rejet, déni, manque d'homogénéité des comportements face à la sexualité, à la prévention ...

L'identité LGBT de ces pays semble se construire entre les injonctions d'un contrôle social qui les oppresse (mais semble être une grille de lecture identitaire complexe) et des exemples occidentaux d'autant plus difficiles à saisir qu'ils sont eux-mêmes en pleine modification et que la plupart des associations ou ONG trouvent leur financement dans le monde occidental.

Mais se construit une identité personnelle, hors des différents conformismes communautaires ou occidentaux. Des armes de résistance spécifiques pour combattre l'emprise de la doxa, de nouvelles formes d'expression et d'actions symboliques se mettent en place et doivent donc être soutenues.

La quête identitaire dans un contexte social dégradé ou violent peut se situer aux extrêmes, notamment par l'adoption de conduites sexuelles à risques. L'expression du désir au travers de la sexualité est une expression de soi. Il ne s'agit pas d'une prise de risque pour s'extraire d'un quotidien trop structuré ou d'un optimisme irréel sur les traitements actuels. La sexualité résulte d'un construit social et participe de représentations symboliques et sociales. Les militants LGBT, qui se définissent comme homosexuels et vivent ouvertement leur statut malgré les difficultés, ont des comportements sexuels à moindre risque, mais ceux qui obéissent, d'une manière ou d'une autre, à l'injonction de l'extrême masculinité utilisent peu les préservatifs. La virilisation du rapport sexuel a pour effet la non-utilisation du préservatif. Dans une hétérosexualité recherchée, on "copie" l'attitude des hommes hétérosexuels de ces pays qui n'utilisent que peu le préservatif, sauf pour des rapports avec des prostituées et encore, ceci n'est pas une généralité.

Ces facteurs sociaux et mentaux sont à prendre en compte car ils sont corrélatifs aux prises de risque. Il s'agit bien souvent de sortir de cette "féminité" associée à la fragilité, à la mise en danger de la nation, à une vulnérabilité inacceptable dans bien de ces pays, par exemple en Arménie, qui rappelons-le est en guerre larvée avec l'Azerbaïdjan. La sexualité comme mécanisme inconscient de défense dans un monde de valorisation extrême de l'hétérosexualité et du patriarcat demande bien évidemment une analyse plus approfondie.

Il n'en reste pas moins que l'on constate dans certains de ces pays une renégociation des normes patriarcales depuis l'intérieur des sociétés et de nombreux points de convergence entre des luttes civiles inter-sectionnelles. Loin de se replier sur un communautarisme identitaire, les personnes LGBT mettent en place différentes stratégies individuelles ou collectives pour défendre leur estime de soi, leurs droits et ceux de la société civile. Autant de stratégies pour combattre le risque évident de "désidentification", concept psychosociologique développé par José Esteban Munoz qui consiste à subvertir les codes de la culture dominante. S'il s'agit bien d'une tactique de survie, elle n'en est pas moins une de résistance qui doit parfois être prononcée et directe.

Ces mouvements LGBT caucasiens ou autres, les mouvements de femmes ou féministes appellent à une réflexion toujours d'actualité sur l'universalisme et sur la production de différences par les normes dominantes. Il n'y a pas pour l'heure, dans ces pays, de parité de participation des citoyens. Il ne s'agit pas d'un retard d'accomplissement pratique, mais de mécanismes d'exclusion implicites qui se répercutent dans le fonctionnement démocratique lui-même.

Ces "contre-public" mettent en place un nouvel outillage conceptuel à partir duquel les membres peuvent interpréter leur propre identité.

C'est là un grand potentiel émancipateur et nous permet de saisir que les luttes LGBT ne sont pas à l'extrémité de "l'éventail des luttes". Elles ne font pas partie du seul champ culturel, mais bien du champ social, économique et matériel puisqu'on ne peut les traiter sans faire l'analyse des rapports de pouvoirs économiques et politiques qui sous-tendent la production de différences.

Bibliographie :

Welzer-Lang Daniel. Masculinité. Etat des lieux. Eres. 2011

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Munoz José E. Disidentifications: Queers of color and the performance of politics. The University of Minessota Press. 1999

Butler J. Frames of war. When is life grievable? Verso. 2009

Bhabha Homi K. The location of culture. Routledge. 1994

Brown R. What do i care? Perceived ingroup responsibility and dehumanization as predictors of empathy felt for the victim group, 2009

Crocker. Major. Social stigma and self esteem: The self-protective properties of stigma. Psychological Review. 1989


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